1. Introduction
Les calendriers liturgiques byzantins et latins commémorent l’un et l’autre saint Barlaam, moine ermite, et son disciple saint Joasaph, prince héritier et ensuite moine ermite. Les Eglises slaves orthodoxes associent à cette vénération Abennèr, le roi persécuteur des chrétiens, et converti par son fils Josaphat à la onzième heure[1].
Résumons très brièvement leur histoire. Joasaph, fils d’Abennèr, roi dans l’Inde lointaine, est secrètement converti à la foi chrétienne et à l’ascèse monastique par le moine Barlaam. Après le départ de Barlaam la conversion du jeune prince Joasaph est découverte. Son père et roi idolâtre est au désespoir. Il essaie de le ramener à ses propres croyances païennes par des pressions et des séductions. Mais le jeune prince reste fidèle à sa foi et à sa vocation monastique. Après bien des rebondissements Joasaph devient un roi chrétien exemplaire. Il quitte cependant le trône pour le désert monastique, où il retrouve après deux ans de recherches Barlaam, son père spirituel. Ensemble ils vivent et meurent saintement dans la solitude.
 
L’histoire de Barlaam et Joasaph fait son apparition dans le monde byzantin au dernier quart du Xe siècle[2]. Le plus ancien manuscrit grec (il y en a plus de 140 en tout !) daté que nous possédons encore aujourd’hui est daté de 1021 et se trouve à Kiev [3]! Ce qui, soit dit en passant, prouve encore une fois que Kiev a été de tout temps un carrefour d’échanges culturels.
L’auteur de la rédaction grecque de la légende de Barlaam et Joasaph est un jeune moine géorgien. Il s’agit de s. Euthyme l’Athonite (né vers 955 et mort en 1028), figure éminente du monachisme et de la culture géorgiens. Fils du prince géorgien Jean Varazavtse, il fut otage à Constantinople, où il reçut également une éducation théologique et littéraire grecque très soignée. Avec son père il se retire au Mont-Olympe en Bithynie, puis vers 965 au Mont-Athos, dans l’entourage de s. Athanase l’Athonite, fondateur de la Grande Laure en 963. La fondation du monastère d’Iviron (des Géorgiens) par son père date de 980. De 1005 à 1019 il est l’higoumène d’Iviron. A partir de 975 il commence un travail immense de traduction et d’adaptation de textes grecs en géorgien. Mais il traduit et adapte aussi quelques textes du géorgien en grec[4].
En 1047-1049 un voyageur occidental reçoit d’un certain Léon (laïc ?!) une copie du texte grec. Il le traduit en latin. Cette traduction latine s’intitule : « Histoire de Barlaam et de Joasaph rapportée à Jérusalem du fond de l’Ethiopie par un vénérable moine du monastère de Saint-Saba et traduite en grec par le saint homme Eufimius ». Cet Euthyme précise le traducteur latin à la fin de son ouvrage était originaire de la Géorgie occidentale et il aurait traduit cette histoire directement de l’indien. La version latine devint rapidement un best-seller en Europe occidentale. Jacques de Voragine (entre 1255 et 1266) en inclut un résumé dans sa Légende dorée. Rien qu’en ancien français il en reste plusieurs versions en vers et en prose. Il en existe un foisonnement d’adaptations hagiographiques, et même théâtrales, en italien, espagnol, portugais, provençal, irlandais, allemand, anglais, néerlandais, norvégien et suédois.
La plus ancienne version slave (orientale ?) date elle aussi du XIe siècle et la « Vie de saints Barlaam et Joasaph » a joui dans les Eglises orthodoxes slaves, comme dans l’espace orthodoxe roumain, d’une popularité durable et large[5].
Il existe de plus de notre texte des traductions orientales chrétiennes en arabe, en arménien, en éthiopien (cette dernière à partir de l’arabe).
Mais revenons au traducteur grec, Euthyme. Nous le connaissons bien, puisqu’il s’agit du « Chrysostome géorgien », saint Euthyme l’Hagiorite. Comme nous venons de dire, moine et abbé pendant quelques années du monastère athonite d’Iviron (ce qui signifie en grec « des géorgiens ») il a traduit du grec en géorgien un grand nombre d’écrits des Pères de l’Eglise. Mais il a aussi traduit ou adapté du géorgien en grec. Et c’est précisément le cas de la Vie de Barlaam et Joasaph.
Le texte géorgien primitif, qui remonte probablement au IXe siècle, représente la plus ancienne forme christianisée connue de la Vie. En géorgien nous possédons encore deux rédactions, l’une longue, l’autre courte. Une lecture en parallèle du grec et des deux rédactions géorgiennes montre clairement que le jeune athonite Euthyme[6] a considérablement enrichi sa version grecque de références bibliques, philosophiques et patristiques.
Quelle est l’origine de la Vie géorgienne des saints Barrlaam et Joasaph ? Il faut la chercher du côté de l’arabe. Elle serait l’adaptation d’un texte arabe (ismaélien ?), qui à son tour a puisé dans les grandes traditions ascétiques de l’Orient pré-chrétien. De narration en narration, d’une culture religieuse à une autre, on remonte à la légende du Boudhha. Quelquefois on a même présenté la Vie des deux saints comme « Une vie christianisée du Bouddha » (A. & J.-P. Mahé), « a Christian Legend of the Bouddha » (D. M. Lang). Il s’agit là d’une interprétation abusive, à la limite même commerciale.
Ce que nous venons de résumer brièvement soulève cependant une question : est-ce que les grandes religions et sagesses de l’humanité sont porteuses de valeurs ascétiques authentiques qui peuvent être assumées et christianisées ? Formulons cette question encore autrement : un style de vie ascétique empreint de sobriété et de renoncement aux valeurs superficielles de la vie mondaine, la sagesse ou la philo-sophia, est-elle une dimension essentielle de l’âme humaine (tout comme le goût de la beauté et de la justice) voulue par le Dieu Créateur ? Dans le cas d’une réponse positive, le thème de notre Colloque « à la croisée des cultures » gagne une profondeur nouvelle et insoupçonnable. En effet, dans cette perspective toutes les grandes cultures de l’humanité, même marquées par le péché, recèlent des potentialités spirituelles très riches.
 La « Légende » de Barlaam et Joasaph nous montrerait alors combien une rencontre spirituelle, à la croisée des chemins, entre histoires et mémoires, pourrait enrichir notre humanité.
 
2. La Vie grecque de Barlaam et Joasaph
Avant d’essayer de répondre à cette question difficile, parcourons la Vie grecque de Barlaam et de Joasaph. Au passage nous relèverons ce qui touche de plus près au thème de notre Colloque.
Dans l’Inde lointaine, jadis évangélisée par l’apôtre Thomas, un roi Abennèr est retourné à l’idolâtrie et persécute les chrétiens. Un des satrapes du roi cependant se convertit au christianisme et à la vie monastique de type érémitique. « Lorsqu’il entendit le décret impie (du roi), il dit adieu à cette gloire vaine et avilissante et aux jouissances, et il s’adjoignit aux rangs des moines, et il s’exila au-delà de la frontière dans des lieux déserts. Par des jeûnes et des veilles, par la méditation des Ecritures divines, il purifia au mieux ses sens, et il fit briller son âme de la lumière de l’impassibilité, ayant renoncé à toute relation passionnée » (Barlaam gr. II, ll. 7-12, p. 14).
Le roi, emporté de fureur contre l’ancien dignitaire devenu moine, le fait rechercher. Un entretien se développe entre le souverain et le moine retrouvé, et il marque dès le début du Roman la place de l’ascèse extérieure et intérieure dans l’idéal monastique (Barlaam gr. II).
Abennèr, le roi idolâtre, malgré sa gloire, connaît une terrible épreuve : il n’a pas d’héritier. Presque miraculeusement un fils lui naît. Les astrologues que le roi consulte à sa naissance prédisent un grand avenir à l’enfant. Un des astrologues cependant prédit que le petit prince deviendra un grand sage chrétien. Le roi prend alors des dispositions pour prévenir ce présage funeste. L’enfant est dès lors enfermé dans un palais et formé par des éducateurs qui ne lui présentent que les seuls aspects plaisants de la vie humaine. Mais parvenu à l’âge de l’adolescence le prince Joasaph ne supporte plus cette réclusion dorée et demande à son père de pouvoir sortir du palais à sa guise. Le roi Abennèr le lui concède, mais donne comme consigne à ses précepteurs d’éviter au jeune prince toute rencontre qui pourrait lui faire découvrir la maladie et la mort. Ce qui est fait…, jusqu’à ce que la vigilance se relâche. L’inévitable se produit donc : un jour un lépreux se trouve sur son chemin, un autre jour un aveugle, un troisième jour un vieillard tout à fait décrépi. Joasaph en est bouleversé et abattu, et se pose les grandes questions existentielles sur la vanité et la précarité de la vie présente (Barlaam gr. V).
Dieu avertit alors Barlaam, un saint moine et prêtre, du désarroi existentiel du prince. De son profond désert[7] l’ermite se rend en Inde, déguisé en marchand. Arrivé dans la capitale du royaume, il cherche à s’introduire auprès du jeune prince en prétendant avoir en sa possession une perle précieuse unique au monde (cf. Sap. 7, 9) par sa beauté et par ses propriétés miraculeuses (Barlaam gr. VI)[8]. Suivent alors les longues catéchèses de Barlaam qui initient par des paraboles d’abord, par des enseignements doctrinaux chrétiens explicites ensuite, Joasaph à la foi chrétienne et au renoncement ascétique. (Barlaam gr. VI-XX).
L’histoire de Barlaam et Joasaph nous présente d’abord une dizaine de paraboles ou apologues. Toutes ces paraboles sont racontées par l’ermite Barlaam, à l’exception du fabliau des « femmes-démons » irrésistibles, conté par le magicien Theudas. Tous ces apologues comportent une leçon de morale ascétique (fuga et contemptus mundi). Les apologues ont beaucoup contribué à la popularité de notre texte[9].
Ecoutons la parabole de l’homme, de l’éléphant (en grec l’unicorne déchaîné, Barlaam gr. XII, ll. 215-256, pp. 127-130). « Les hommes esclaves d'un maître si dur et si méchant, après avoir fui follement loin d'un maître bon et aimant les hommes, demeurant bouche bée devant les réalités présentes, se consumant en elles sans penser aux réalités futures et sans cesse poussés vers les jouissances corporelles, tout en laissant leurs âmes dépérir de faim et peiner en mille maux, je considère qu'ils sont semblables à un homme fuyant la face d'un unicorne déchaîné : il ne supporte pas le son de son cri et de son mugissement terrible, mais il fuit de toutes ses forces pour ne pas devenir sa proie, et, en courant vivement, il tombe dans une grande fosse. En tombant, il tendit les mains et, se saisissant d'un arbre, il l'agrippa fermement et, appuyant ses pieds sur cette base, il lui sembla être désormais en paix et en sécurité. Mais en regardant, il voit deux souris, l'une blanche, l'autre noire, rongeant sans arrêt la racine de l'arbre, auquel il était accroché et presque sur le point de le couper. Considérant le fond de la fosse, il voit un dragon, terrifiant à la vue, crachant le feu, et dardant des regards perçants, ouvrant terriblement la gueule et prêt à l'avaler. Ayant fixé d'autre part la base sur laquelle ses pieds reposaient, il vit quatre têtes d'aspics dépassant du mur sur lequel il était appuyé. Mais levant les yeux, il voit des branches de cet arbre couler un peu de miel. Cessant donc de regarder ces malheurs qui l'entouraient - au dehors, l'unicorne, terriblement déchaîné, cherche à le manger, en bas, l'amer dragon ouvre la gueule pour l'engloutir, l'arbre qui l'entourait allait sous peu être coupé, ses pieds reposaient sur une base glissante et peu sûre -, oubliant de façon déraisonnable ces spectacles si épouvantables, de tout son esprit, il se suspendit à la douceur du miel. Voilà la ressemblance de ceux qui se consument pour le présent trompeur : je t'en exposerai aussitôt l'élucidation. L'unicorne est, semble-t-il, le type de la mort qui poursuit toujours et tente de saisir la race adamique. Le puits, c'est le monde, plein de toutes sortes de maux et de pièges mortels. L'arbre, sans cesse rongé par deux souris, c'est la double course de la vie de chacun, dépensée et gaspillée à travers les heures du jour et de la nuit et s'approchant peu à peu de sa rupture. Les quatre aspics désignent en énigme la composition du corps humain reposant sur quatre éléments glissants et instables, dont le désordre et le dérangement détruisent le composé corporel. En outre, le cruel dragon de feu est l'image du terrible ventre de l'Enfer, tout désireux de recevoir ceux qui ont préféré les charmes présents aux biens futurs. La coulée de miel montre la douceur du monde, par laquelle il trompe ses amis et ne les laisse pas penser à leur salut »[10].
Ce conte figure dans plusieurs textes orientaux non-chrétiens plus anciens, en particulier dans le Mahabharata, dans les Avadanas, dans Kalila et Dimna. La version géorgienne courte parle encore d’un éléphant, tandis que le grec l’a remplacé par la licorne, animal plus biblique (et moins indien). Afin de mieux percevoir l’amplification ascétique et la dramatisation du texte d’Euthyme, citons encore le géorgien (version courte).
(Balahvar) : « Ce monde passager est semblable à un homme poursuivi par un éléphant furieux, qui l'accula dans un gouffre effroyable. L'homme aperçut un arbre, sur lequel il monta. Il vit en outre deux souris, l'une noire et l'autre blanche, qui rongeaient les racines de l'arbre sur lequel il était monté. Il jeta les yeux vers le fond du gouffre, et vit un dragon, gueule ouverte, prêt à l'engloutir. Il leva les yeux vers le haut et vit un peu de miel coulant le long de l'arbre, et il se mit à le lécher. Alors, il ne se souvint plus du tout du danger dans lequel il allait tomber. Les souris coupèrent l'arbre en le rongeant. L'homme tomba. L'éléphant l'enleva et le lança au dragon. Or, l'éléphant est l'image de la mort poursuivant les fils des hommes. L'arbre est ce monde passager; les souris, les jours et les nuits; et le miel, la douceur de ce monde passager. La saveur de l'instant attire l'homme. Les jours et les nuits passent. La mort l'emporte et le dragon l'engloutit en enfer. Telle est la vie des hommes ! ».
(Iodasaph) : « Par ta parole tu as rendu vie à mon âme. Mais maintenant, donne-moi une image de ce monde-ci et de ceux qui s'y attachent. »[11]
La parabole et sa morale illustrent l’illusion et la précarité de notre vie terrestre, et enseignent implicitement la nécessité du renoncement ascétique.
Il s’agit là, en outre, d’un des traits les plus marquants de ce roman : la quasi-assimilation de la vie chrétienne à l’ascèse monastique. Et encore sommes-nous confrontés à une ascèse monastique particulièrement rigoureuse, celle des moines vivant en solitaires dans des cavernes au désert, ne mangeant que des plantes et racines sauvages. Cet idéal monastique correspond à l’ascèse de certains moines palestiniens dès les temps des saints Euthyme et Sabbas[12]. Notons en passant que les moines géorgiens étaient bien implantés en Palestine depuis plusieurs siècles et connaissaient souvent en plus du géorgien, l’arabe et le grec.
Dans ce contexte le prince pose ensuite une question significative à l’ermite : est-ce que la vie ascétique remonte à la volonté expresse du Christ ou est-elle un choix de la raison humaine ? (Barlaam gr. XV, ll. 30-33, p. 147). Barlaam répond qu’elle a été instituée par le Sauveur lui-même et que les moines sont les successeurs des martyrs. Suit alors en grec un long excursus, passablement embrouillé, sur la liberté humaine, inspiré de s. Maxime le Confesseur et de s. Jean Damascène. Le jeune Euthyme d’Iviron n’a pas toujours su dominer la documentation (considérable) à sa disposition !
Au temps des découvertes existentielles et spirituelles succède le temps des épreuves (Barlaam gr. XXII-XXX). Le roi apprend la conversion de son fils. Cela enflamme sa colère et le jette dans le désespoir. Après une « chasse aux moines » dans les déserts un groupe d’ermites ambulants est arrêté et mis à mort. Mais on ne trouve pas Barlaam… Pour tromper Joasaph, on produira à sa place un ascète-ermite païen (Nachor), une sosie de Barlaam, dans une controverse publique opposant chrétiens et idolâtres. Il fera croire au jeune prince qu’il a renié la foi chrétienne. Un seul homme, nommé Barachias, de sang royal, se range du côté des chrétiens. Le jour de la controverse publique cependant Nachor, le faux Barlaam, contrairement à la volonté du roi Abennèr, plaide en faveur de la foi chrétienne en réutilisant les paroles de l’Apologie d’Aristide d’Athènes (IIe siècle). La nuit suivante Nachor se convertit et s’enfuit aussitôt au désert pour y rejoindre les moines chrétiens ! Nouveaux désespoir et fureur du roi ! Le magicien Theudas conseille alors au roi d’exposer le jeune prince aux séductions féminines (Barlaam gr. XXIX-XXX). Joasaph succombe presque, mais la nuit une vision de l’enfer et du paradis l’avertit. Le magicien Theudas à son tour se convertit et fait pénitence sous l’habit monastique (Barlaam gr. XXXI-XXXII).
Le roi, à bout d’idées et de stratagèmes, prend alors la décision de céder la moitié du royaume à son fils, dans l’espoir que l’exercice du pouvoir le grisera et le fera revenir sur sa décision d’embrasser la vie monastique. Joasaph accepte à contrecœur, mais y discerne une possibilité de convertir le royaume à la foi chrétienne. Son règne est à ce point juste et aimé qu’il prospère et que la population devient chrétienne. Le vieux roi Abennèr, le constatant, devient à son tour chrétien. Joasaph devient roi du royaume tout entier pendant les quelques années que Abennèr vit encore (Barlaam gr. XXXIV-XXXV).
Après la mort de son père Joasaph peut enfin réaliser son idéal de vie monastique. Il désigne Barachias pour lui succéder comme roi. La Vie nous réserve ici une nouvelle péripétie entre un premier refus et l’acceptation de Barachias (Barlaam gr. XXXVI).
Joasaph part alors à la recherche de son père spirituel, Barlaam, dans ce qu’Euthyme, à la suite de la Vie de s. Marie l’Egyptienne, appelle « l’océan du désert ». Il ne le trouve pas pendant deux longues années, errant çà et là dans le désert, tourmenté par la soif et la faim (Barlaam gr. XXXVIII).
Barlaam meurt après quelques années de vie monastique commune (Barlaam gr. IXL). Joasaph l’enterre. À sa propre mort il est enterré dans la même tombe que son père spirituel. Par une révélation divine le roi Barachias est informé de ces décès et transporte les reliques des deux saints ascètes dans la capitale du royaume.
Il était nécessaire de résumer cette histoire, si savoureuse. La trame du récit fait rêver : un jeune prince héritier intelligent et beau dans un pays fabuleux se convertit au christianisme. Il vainc l’opposition de son père idolâtre. Au trône et aux richesses il préfère une vie de renoncement monastique.
 
3. La préhistoire de la légende chrétienne
Il n’est pas sans intérêt pour notre propos de revenir brièvement sur la préhistoire, non chrétienne, de la Vie des saints Barlaam et Joasaph.
La plus ancienne adaptation chrétienne, en langue géorgienne,nous est connue en deux recensions, une longue et une brève[13]. L’une et l’autre ont retravaillé une narration géorgienne primitive (du IXe siècle ?)[14]. Saint Euthyme l’Hagiorite, dans sa adaptation grecque, semble avoir suivi la recension longue tout en l’amplifiant considérablement. La date de cette œuvre se situe entre 975 et 987, rédigée probablement au Mont Athos. Le texte géorgien primitif à son tour démarquait un modèle arabe. Depuis la prise de Tbilissi en 655 les cas de bilinguisme arabo-géorgien se multiplièrent en Géorgie. En Palestine et dans la région d’Antioche les moines géorgiens vivaient côte-à-côte avec des moines arabes melkites et des moines grecs. Nous possédons encore des textes traduits de l’arabe en géorgien par les moines hiérosolymitains David et Etienne.
On a découvert, à la fin du XIXe siècle, trois rédactions arabes différentes du Bilawhar et Bûdâsf, qui remontent à des documents apparus dans la seconde moitié du VIIIe siècle. Les versions arabes ne sont que légèrement islamisées. C’est en effet à cette époque qu’on traduisit du persan en arabe trois textes liés directement ou indirectement à la légende du Bouddha[15]. De l’islam nous passons ensuite au manichéisme. La rédaction persane de notre légende à son tour était marquée par une empreinte manichéenne. Le manichéisme en effet intégrait les légendes des grands génies religieux antérieurs à Mani, Bouddha, Zoroastre, Jésus. Entre 1902 et 1914 on a découvert à Tourfan (la route de la soie !) des fragments (manichéens) en ouïgour et en ancien persan qui racontent la rencontre avec le vieillard décrépit et des bouts de dialogue entre le maître et le disciple. « Il est donc hors de doute que ce sont des manichéens de langue iranienne qui ont véhiculé, et sans doute remanié, la source du roman arabe de Bilawhar et Bûdâsf, reposant sur la légende indienne du Bouddha »[16].
 
4. La légende chrétienne
Nous pouvons nous poser maintenant de nouveau la question : la Vie de Barlaam et de Joasaph n’est-elle qu’une adaptation chrétienne d’un noble idéal ascétique humain, ou est-elle une exhortation à embrasser la foi chrétienne et la vie monastique ?
L’intention d’Euthyme d’Iviron apparaît clairement lorsqu’il décrit l’état d’âme de Joasaph au moment de son renoncement au trône et de son départ au désert. « Son âme était blessée du désir merveilleux et de l’amour divin du Christ, roi immortel, il était transformé par Dieu, possédé par son amour… C’est parce qu’ils avaient reçu ce désir de la beauté ineffable du Christ en leur cœur, que le chœur des apôtres, les foules de tous les martyrs, méprisèrent le visible, toute la vie précaire, et choisirent mille formes de morts, amoureux de la beauté divine et ayant à l’esprit le philtre employé pour nous par le divin Logos » (Barlaam gr. XXXVII, ll. 11-27, pp. 374-375).
A ce témoignage fondamental il convient d’ajouter quelques considérations supplémentaires.
Le prologue et l’épilogue énoncent clairement le but de ce qu’on appelle le « roman de Barlaam et Joasaph ». Il s’agit d’après le titre d’une « histoire utile à l’âme » qui propose des exemples d’endurance dans les épreuves et les persécutions et un idéal de vie monastique. Le but dernier de la vie humaine est la déification, la béatitude obtenue par les martyrs et les moines. L’ascète, le moine solitaire dans un désert inhospitalier, renonçant à tout, domine ce récit édifiant : il est le successeur des martyrs, un « martyr par la conscience » d’après le modèle de s. Antoine le Grand (Barlaam II, 163, p. 24 = vita Antonii 47, 1 ; SC 400, p. 262, 4).
L’histoire de Barlaam et Joasaph est surtout un roman initiatique. Un jeune prince dans un pays exotique lointain, l’Inde, découvre la vanité de ce monde passager et la valeur du monde immatériel. L’ascète Barlaam, divinement envoyé, confirme par ses paraboles ce dont Joasaph a l’intuition. Le moine initie ensuite le prince aux vérités de la foi chrétienne par de longues catéchèses. Joasaph adhère et est baptisé à l’insu de son entourage et d’Abennèr, son père et roi.
Il est remarquable que l’initiation chrétienne coïncide en quelque sorte avec le choix de la vie ascétique et monastique. Le jeune prince n’a plus qu’un seul désir : partir au désert pour y mener une vie de renoncement total en compagnie de Barlaam son père spirituel. A cet égard la scène où Barlaam se dépouille de son déguisement de marchand pour se montrer habillé en moine est des plus éloquentes. « Alors Barlaam dépouilla le manteau qui l’enveloppait, et ce fut un spectacle terrible pour Joasaph. Toute la qualité de sa chair avait été consumée, la peau était noircie par les feux du soleil et tendue sur les os… Un haillon de poils, tout resserré et très rude, le ceignait des reins aux genoux, et il avait un pallium de même sorte sur les épaules. Alors Joasaph, admirant à l’extrême les peines de cette vie austère et stupéfait de cette endurance prodigieuse, pleura grandement et dit au vieillard : ‘… Prends-moi avec toi…, fais-moi partager ta merveilleuse philosophie et cette discipline surhumaine’… » (Barlaam gr. XVIII, ll. 110-124, p. 176).
L’histoire de Barlaam et Joasaph, sous la plume de s. Euthyme d’Iviron, a pris une tournure très didactique. A l’occasion d’une controverse religieuse publique (Religionsdisput) qui oppose païens idolâtres et chrétiens, la défense chrétienne cite très longuement l’ « Apologie d’Aristide », la plus ancienne apologie chrétienne connue (composée à Athènes en 125-126. Barlaam VII et XXVII). Est-ce une manière indirecte de situer l’époque du récit au IIe siècle, du moins dans un passé reculé ? De longues digressions portant sur la doctrine chrétienne et sur les enseignements de vie monastique ralentissent et alourdissent le texte grec. Un « miroir du prince », plus développé encore dans la version géorgienne longue qu’en grec, intègre une œuvre du VIe siècle du diacre constantinopolitain Agapètos (Barlaam XXXIII et XXXVI). S. Grégoire de Nazianze, s. Jean Chrysostome et s. Jean Damascène sont cités tout au long de ce roman monastique. Le roman tout entier est émaillé de prières. Euthyme a-t-il voulu offrir à ses lecteurs des exemples de prières chrétiennes et monastiques ? « Il pensait à ces choses, en larmes il se frappait la poitrine (Lc 18, 13) et chassait les pensées mauvaises à ce sujet comme des guêpes. Ensuite il se leva, tendit les mains vers le ciel et invoqua Dieu avec des larmes ardentes et des gémissements pour qu’Il l’assiste dans le combat. Il dit : ‘Seigneur Tout-Puissant, toi le seul puissant et compatissant, espoir des désespérés, secours des sans secours, souviens-toi en cette heure de moi, ton serviteur inutile, considère-moi d’un regard bienveillant, arrache mon âme au glaive du diable et mon fils unique au pouvoir du chien (Ps. 21, 21). Ne permets ni que je tombe aux mains de mes ennemis (Ps. 30, 9), ni que se réjouissent à mes dépens ceux qui me haïssent (Ps. 34, 19). Ne m’abandonne ni à la corruption des iniquités ni au déshonneur de mon corps que j’ai promis de te présenter pur. Car c’est toi que je désire et que j’adore, le Père et le Fils et le Saint-Esprit, maintenant et dans les siècles »[17].
La plupart des personnages, exceptions faites pour le roi Abennèr et son fils Joasaph, restent assez flous. Même Barlaam nous échappe en grande partie. « Il y avait en ce temps-là un moine savant ès-choses divines, distingué en sa vie et en sa parole, observant au plus haut degré tout le mode de vie monastique. D’où venait-il, de quelle race était-il, je ne puis le dire. Il s’était établi dans le grand désert de Sennaar et avait reçu l’accomplissement de la prêtrise » (Barlaam gr. VI, ll. 1-5, p. 48). Nous apprenons seulement qu’il a au moment de la rencontre 70 ans et 45 ans de vie monastique. Les conseillers du roi ne nous sont connus que par leurs pratiques réprouvées. Arachès pratique l’astrologie, Nachor la divination, Theudas la magie. Quoiqu’il en soit du matériel bouddhique lointain que la légende intègre, les interrogations existentielles du jeune prince Joasaph s’identifient aux désarrois fondamentaux de la vie humaine. Les paraboles racontées par l’ermite Barlaam, aux origines et aux avatars multiples, lui font prendre conscience de la fragilité et des illusions de l’existence présente. Les catéchèses baptismales et monastiques de Barlaam ensuite présentent la voie du salut en Christ Jésus. Même s’il est vrai que ce salut se reçoit surtout dans la voie monastique du renoncement total, les figures d’Abennèr et de Barachias, et implicitement la présence anonyme des sujets du royaume, montrent que ce salut s’offre à tous.
On pourrait donc tout aussi légitimement avancer que l’histoire de Barlaam et Joasaph est un roman édifiant de conversion à la foi chrétienne. La conversion est bien au cœur du roman.
Il y a le long récit de la conversion de Joasaph. L’amertume de la vie qui se dévoile à l’adolescent suscite en lui le désir d’entendre une parole de salut (Barlaam gr. V et VI). La catéchèse première constitue un éblouissement (Barlaam gr. VIII) et suscite l’angoisse de l’au-delà (ibid.,). La béatitude assurée fait jaillir les larmes de componction (Barlaam gr. X). Suivent la demande de baptême (Barlaam gr. XIV) et la décision d’un engagement immédiat dans la vie monastique que Barlaam réussit à grand peine à modérer (Barlaam gr. XIII, et XVIII,).
D’autres conversions rythment le texte : celle ancienne de Barlaam, celle des adversaires, Nachor et Theudas, celle enfin du roi Abennèr, suivie de celle du peuple.
N’oublions pas cependant la ressemblance entre la conversion du jeune prince Joasaph et celle du Bouddha. L’une et l’autre avaient été prédites à la naissance du héros. Pour prévenir la conversion l’un et l’autre princes sont emprisonnés dans une existence dorée qui les coupe du monde réel. L’éveil spirituel commence par l’inquiétude existentielle après les rencontres fortuites avec un malade, un vieillard, un mort et un ascète (moine). La vocation chrétienne et ascétique s’appuient sur cette expérience d’éveil.
 
Conclusion
Que conclure, afin d’essayer de répondre à la question que nous nous posons dans notre Colloque ?
La Vie de Barlaam et de Joasaph, dans sa genèse, nous place à la croisée des grandes civilisations religieuses de l’humanité : bouddhisme, manichéisme, islam, christianisme. Les réécritures et les adaptations successives sont parcourues par un fil rouge : le renoncement ascétique à ce monde illusoire en vue de l’entrée dans le monde réel d’un bonheur stable et durable. Il nous semble que le roman chrétien de Barlaam et Joasaph assume paisiblement ce fait en reconnaissant la valeur humaine de l’ascèse des deux adversaires (convertis) de Joasaph, Nachor et Theudas.
Le roman chrétien grec de Barlaam et Joasaph va en même temps bien au-delà de cette reconnaissance.
Il atteste qu’il est possible d’ouvrir sa propre histoire à l’histoire d’autres cultures religieuses. Mais cela n’est possible que par des actes de mémoire. La mémoire a vocation de discernement dans le processus de réception. Ces actes de mémoire, en s’appuyant sur l’humain authentique, peuvent conduire l’homme pécheur au Christ, fils de l’homme et Fils de Dieu.
The paper was delivered at the “Assumption Readings” International Theological Conference in September in 2008 in Kyiv


[1] Le calendrier byzantin commémore les deux saints le 26 août, le martyrologe romain le 27 novembre. Le calendrier slave les commémore le 17 et le 19 novembre.
[2] La magistrale édition récente et l’introduction qui l’accompagne crée de nouvelles bases pour l’étude de la légende en sa version grecque. Nos références se rapportent à cette édition sous le sigle Barlaam gr(ec), suivi du chapitre, des lignes et des pages. Robert Volk, Die Schriften des Johannes von Damaskos VI/1 : Historia animae utilis de Barlaam et Ioasaph (spuria). Patristische Text und Studien Bd. 61. Berlin : Walter de Gruyter, 2009. Die Schriften des Johannes von Damaskos VI/2 : Historia animae utilis de Barlaam et Ioasaph (spuria). Texte und zehn Appendices. Patristische Texte und Studien Bd. 60. Berlin, 2006.
[3] B. L. Fonkič, Un « Barlaam et Joasaph » grec daté de 1021, in : Analecta Bollandiana 91 (1973), pp. 13-20. Au début du XIIIe siècle ce manuscrit appartenait au fonds de la Laure de Saint-Athanase au Mont Athos.
[4] Cf. B. Martin-Hisard, La Vie de Jean et Euthyme et le statut du monastère des Ibères sur l’Athos, in : Revue des Etudes Byzantines 49 (1991), pp. 67-142.
[5] Cf. A. A. Tourilov, in : Pravoslavnaja Entsiklopedija VI (2003), pp. 622-624. Elle aurait été faite à Kiev ou à Constantinople. Ce texte a été édité par J. N. Lebedeva, Povest’ o Varlaam i Joasafe. Pamjatnik drevnerusskoj perevodnoj literatury XI-XII vv., Leningrad, 1985.
[6] R. Volk situe l’adaaptation byzantine de la légende entre 975 et 987. Euthyme a alors entre vingt et trente ans.
[7] La Vie le qualifie de « profond désert de la terre de Sennaar » (Barlaam gr. VI, ll. 3-4, p. 48), ce qui nous renvoie à la Babylonie biblique (Genèse 10, 10). Est-ce un souvenir des liens qui unissent les chrétiens de s. Thomas à l’Eglise de Séleucie-Ctésiphon ?
[8] L’image de la pierre précieuse, de la sagesse comme perle sans prix, est particulièrement chère à la tradition des Eglises syriaques et cela depuis s. Ephrem de Nisibe. Un « chant de la Perle » se trouve dans les Actes de Thomas ; l’apôtre l’aurait composé en Inde. Avec son intuition géniale S. S. Averintsev a intitulé son recueil de textes chrétiens ancien du titre « La pierre précieuse de grand prix » (Kiev, 2006).
[9] Shakespeare a adapté l’apologue des « trois coffrets » dans le « Marchand de Venise ». Léon Tolstoj dans sa « Confession » reprend verbatim la parabole de « l’homme et l’éléphant ».
[10] Cf. M. Alexandre, Barlaam et Joasaph : la conversion du héros et du roman, dans : M.-Fr. Baslez et al., Le monde du roman grec, Paris, 1992, pp. 259-282.
[11] La Sagesse de Balahvar. Une vie christianisée du Bouddha. Traduit du géorgien, présenté et annoté par A. et J.-P. Mahé, Paris, 1993, pp. 76-77.
[12] Pensons à titre d’exemple à Etienne le Sabaïte, né vers 725 et mort en 794. Léonce de Damas écrit une Vie de ce solitaire palestinien au début du IXe siècle. Une traduction arabe est établie au monastère de Mar Sabas en 903. Un fragment en géorgien de la Vie, traduit sur l’arabe, date d’avant 983. Voir la traduction anglaise de la Vie arabe « The Life of Stephen of Mar Sabas », CSCO 578, Leuven, 1999.
[13] J. Abouladzé, Les rédactions géorgiennes du « Balavariani », Tbilissi, 1957 (édition synoptique des deux rédactions géorgiennes). Une traduction russe des deux rédactions a été établie sous la responsabilité de J. Abouladzé à Tbilissi en 1962 (rédaction longue pp. 1-112 ; rédaction brève pp. 115-153) sous le titre « Moudrost’ Balavara ».
[14] A. et J.-P. Mahé, La Sagesse de Balavar. Une vie christianisée du Bouddha (Paris, 1993), traduisent la rédaction brève en français. Nous adhérons à leur position, défendue dans la présentation (pp. 23-25).
[15] D. Gimaret, Le « Livre de Bilawhar et Bûdâsf », selon la version arabe ismaélienne, Genève, 1971.
[16] A. et J.-P. Mahé, o. c., p. 31.
[17] Barlaam gr. XXX, ll. 59-70, pp. 305-306. Joasaph improvise cette prière lorsqu’il est exposé aux tentations féminines et risque d’y succomber.

 

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