PASCAL : UN HOMME EN SON TEMPS
Blaise Pascal est né en 1623 à CLERMONT (Auvergne, centre-Sud de la France) et il est mort à 39 ans à PARIS en 1662. Sa vie a été brève et intense, illuminée par l’éclat de son intelligence et par l’intensité de sa foi. Pour nous, français, il est vraiment considéré comme l’un des plus grands penseurs de notre histoire intellectuelle, et pas seulement pour l’intelligentsia chrétienne.
On peut dire très schématiquement que Pascal, au cours de sa vie, a fréquenté trois mondes différents qui sont à l’origine de la richesse et des problématiques de sa pensée.
. Il y a d’abord le monde des sciences expérimentales, essentiellement les mathématiques et la physique. Le père de Pascal était magistrat et mathématicien. Il se méfiait de l’enseignement philosophique classique, dominé par la scolastique thomiste. Il a surtout formé son fils, avec grand succès, aux sciences mathématiques et physiques. Et l’activité scientifique de Blaise Pascal sera très précoce et prodigieuse. A l’âge de 11 ans, il écrit un Traité des sons (1634), à 16 ans il publie un Traité sur les coniques qui lui vaut d’être compté parmi les grands mathématiciens de son époque. A 20 ans il invente une véritable machine à calculer. Puis viennent ses fameuses expériences en physique sur l’équilibre des liquides et sur la pesanteur de l’air. En mathématiques, il est un des maîtres du calcul des probabilités. Mais il avait aussi le sens de l’action sociale concrète : juste avant de mourir, il met au point et lance les « carrosses à 5 sous », les premiers « autobus » de PARIS…
Ainsi la formation de Pascal est beaucoup plus scientifique qu’historique, philosophique ou même théologique. Il appartient vraiment à la « communauté scientifique » de son époque et il en partage l’enthousiasme. En ce sens, il est vraiment un homme de la première « modernité ». Cependant, il percevra assez vite les limites des sciences expérimentales et, à la différence de DESCARTES, il refusera de tomber dans un idéalisme scientifique (nous le verrons plus tard).
. Pascal a aussi fréquenté le monde des « salons » et de l’aristocratie. Il y a été introduit par un ami fidèle, le Duc de ROANNEZ. Il y a brillé personnellement, parce que, très jeune déjà, il était un scientifique reconnu et admiré. C’était un monde varié où se retrouvaient des nobles, des savants, des hommes d’affaires. Il y avait là des gens très chrétiens, mais aussi des personnes très libres dans leurs croyances (ou leur non-croyance) et aussi dans leurs mœurs (des « libertins »). Le passage dans ce monde à la fois brillant mais aussi superficiel n’a pas été inutile pour Pascal. En particulier, il y a été confronté au phénomène naissant de l’indifférence religieuse. C’était un phénomène assez nouveau et qui prenait de l’ampleur parmi les élites. Pascal lui-même est toujours resté un chrétien convaincu, mais cette expérience a été pour lui un puissant stimulant pourdévelopper son apologétique de la foi chrétienne. On a là l’origine de son oeuvre principale  Les Pensées , ce recueil de réflexions qui préparait un traité d’apologétique que Pascal n’aura pas le temps de mettre en forme.
. Enfin, Pascal a participé au puissant renouveau spirituel qui caractérise le 17e siècle français. En particulier, il a été étroitement lié au mouvement janséniste et à l’Abbaye de Port-Royal. Sa sœur Jacqueline est devenue religieuse à Port-Royal et Pascal lui-même s’est progressivement rapproché de ce haut lieu intellectuel et spirituel. Il a fait partie des « solitaires », ces hommes laïcs qui résidaient à l’abbaye de Port-Royal-des–Champs pour y mener une vie d’étude et de prière. C’est là qu’il a vécu son expérience de conversion définitive, transcrite dans son Mémorial de novembre 1654 que nous étudierons. Il a participé avec passion aux controverses théologiques entre les jansénistes et les jésuites. Ces débats concernaient l’interprétation de la théologie de Saint Augustin sur le rôle de la grâce et de la liberté dans le salut de l’homme. A cette occasion il a écrit les Lettres Provinciales. Ces textes très polémiques ne sont pas la meilleure partie de son œuvre. Pascal n’est pas d’abord un théologien de la grâce : le génie de sa pensée dépasse de loin cet horizon.
 
LE SILENCE DE L’UNIVERS
Le monde de Pascal est un monde à la conscience bouleversée. Il assimile l’héritage scientifique de Copernic et de Galilée. La terre n’est plus le centre du monde. Les progrès de l’observation scientifique projettent l’homme dans l’infiniment grand et l’infiniment petit. Le monde ne se présente plus à lui comme un ensemble ordonné et cohérent, où l’homme aurait sa place bien définie : la théodicée, la théologie et la cosmologie ne se correspondent plus.
Pascal s’attarde longuement à décrire cette déstabilisation, cette désorientation de l’homme moderne qui se voit jeté dans un univers démesuré qu’il décrit comme : « Une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part » (B72 ; L199 ).
Dans cet univers éclaté et démesuré, l’homme se sent comme abandonné. Cet Univers l’ignore totalement. Il n’offre aucun ordre signifiant pour lui. Il n’émet plus aucun signe pour lui : le monde est muet et l’homme se sent seul devant le silence du monde. Pour décrire cet état d’esprit, Pascal écrit une phrase-choc qui est dans la mémoire de tous les français un peu lettrés :
« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraient » (B206 ; L201).
A plusieurs reprises il revient sur ce sentiment d’abandon de l’homme dans un monde infini et muet :
« … En regardant tout l’univers muet, et l’homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers, sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu y faire, ce qu’il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j’entre en effroi, comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans connaître où il est, et sans moyen d’en sortir ». (B693 ; L198).
« Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’à un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir ; mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter ». (B194 ; L427).
La question se pose alors : si l’homme ne se retrouve pas lui-même dans ce monde infini sans centre ni circonférence, peut-il y trouver Dieu ? Cet Univers aux dimensions vertigineuses peut-il tout de même évoquer avec certitude la présence et l’action de la divinité ? Pour Pascal, rien n’est moins sûr. Il considère que le monde observable est un vaste champ où Dieu se cache dans une demi-obscurité. Et Pascal, le chrétien, va jusqu’à regarder avec respect et considération la position de l’athée :
« Athéisme, marque de force d’esprit, mais jusqu’à un certain degré seulement ». (B225 ; L157).
Oui, l’athée a une vraie « force d’esprit » parce qu’il ose regarder en face le monde   tel que la science le révèle : un monde désacralisé, muet, dépourvu de tout ordre signifiant. Il faut en effet une force d’esprit pour accepter le silence de l’univers et la solitude de l’homme.
Mais c’est « jusqu’à un certain degré seulement » car il faut une plus grande force d’esprit pour accepter de ne pas avoir l’esprit en paix devant cette obscurité du monde, et de continuer à chercher pour en pénétrer le mystère.
« Voilà ce que je vois et ce qui me trouble. Je regarde de toutes parts, et je ne vois partout qu’obscurité. La nature ne m’offre rien qui ne soit matière de doute et d’inquiétude. Si je n’y voyais rien qui marquât une divinité, je me déterminerais à la négative ; si je voyais partout les marques d’un Créateur, je reposerais en paix dans la foi. Mais voyant trop pour nier et trop peu pour m’assurer, je suis dans un état à plaindre, et où j’ai souhaité cent fois que, si un Dieu la soutient, elle le marquât sans équivoque, et que, si les marques qu’elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout à fait ; qu’elle dît tout ou rien, afin que je visse quel parti je dois suivre. Au lieu qu’en l’état où je suis, ignorant ce que je suis et ce que je dois faire, je ne connais ni ma condition, ni mon devoir. Mon cœur tend tout entier à connaître où est le vrai bien, pour le suivre ; rien ne me serait trop cher pour l’éternité. (B229 ; L429).
 
L’HOMME EST UN MONDE
Pour Pascal, devant un univers muet et équivoque, la véritable base d’une possible connaissance est le sujet humain tel qu’on peut l’observer. En ce sens, sa pensée est typique de la modernité : elle suppose l’avènement de l’homme comme sujet. Même s’il se trouve perdu entre les deux abîmes de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, l’homme, s’il « rentre en lui-même », s’aperçoit alors qu’il est un monde à lui seul. A première vue égaré dans le monde, il n’est pourtant pas sans identité : il s’en distingue nettement par une caractéristique qui lui est propre : la pensée.
Dans un passage célèbre, Pascal explique :
« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.  Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale ». (B347 ; L200).
Et il poursuit :
« Roseau pensant. Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma dignité, mais c’est du règlement de ma pensée. Je n’aurai pas davantage en possédant des terres : par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends ». (B348 ; L113).
Ainsi la dimension de l’infini ne se trouve pas seulement dans l’univers physique : elle se manifeste aussi dans l’homme doté de la pensée. Pascal décrit bien ce contraste saisissant entre la fragilité de l’homme au regard des forces de la nature, et la toute-puissance de son intériorité qui peut embrasser le monde tout entier. Il exprime même, d’une certaine manière, la supériorité de l’infini de la pensée humaine sur l’infini de l’univers.
Ainsi Pascal invite l’homme à être  présent à soi-même. A sa manière, il rejoint d’autres grands penseurs de son époque ou immédiatement antérieurs. Les deux principaux sont : Michel de MONTAIGNE (1533-1592) et René DESCARTES (1596-1650).
 Dans ses fameux Essais, MONTAIGNE développe une pensée marquée par le scepticisme. Il refuse de voir dans le monde un ordre objectif et se méfie de toute pensée théologique ou même métaphysique. Montaigne rend compte essentiellement de sa vie et de ses sentiments personnels, sans en tirer de grandes théories. Cependant, dans son grand effort de présence à soi-même, il découvre en fait ce qui est spécifique à l’être humain et peut en quelque sorte le définir. Etre homme, c’est être conscient de soi et oser être soi.
DESCARTES part lui aussi du doute universel, et y trouve une solution dans l’expérience du « Cogito, ergo sum » (je pense, donc je suis). C’est à partir de cette expérience à la fois existentielle et intellectuelle qu’il retrouve les certitudes fondamentales. Toutes ces certitudes, y compris celles de l’existence de Dieu et du monde extérieur, reposent désormais sur le sujet pensant et sur lui seul. Et il envisage la pensée de l’homme comme l’activité d’une rationnalité mathématique procédant par déduction de manière invariable et infaillible. Pour Descartes, la connaissance n’est donc pas une contemplation, mais une construction qui redonne à l’homme sa suprématie sur l’univers. La pensée de Descartes incarne donc elle aussi la modernité en faisant émerger le sujet humain ; mais elle s’engage aussi résolument dans la voie d’un humanisme scientifique et technique.
 
LA VOIE PASCALIENNE
Pascal va subir l’influence de Descartes et de Montaigne, ces penseurs de la subjectivité humaine, mais il ne se mettra pas à leur école et il va suivre sa propre voie.
Dans l’enthousiasme de ses travaux scientifiques, Pascal sera tenté dans un premier temps par une forme d’humanisme scientifique conquérant proche de celui de Descartes. Très vite cependant, il se rend compte que la raison scientifique est impuissante à surmonter les contradictions de l’homme et à fonder un véritable humanisme.
Chez Montaigne, il conteste un certain gonflement narcissique du « moi ». De lui il écrit :
« Le sot projet qu’il a de se peindre ! » (B62 ; L780).
De même Pascal refusera de suivre Montaigne dans la voie du scepticisme. La foi est pour lui une donnée fondamentale comme nous le verrons plus loin.
Ainsi, comme Montaigne et Descartes, Pascal regarde lui aussi vers le « moi », mais son regard va à une autre profondeur. Il va se livrer à une exploration rigoureuse et large de la subjectivité. Il découvrira que le sujet, dans sa vérité profonde, n’est pas une donnée toute faite que l’on peut contempler et décrire : il se fait, il se constitue, il se crée en se dépassant. D’une certaine manière, l’homme est à faire. Le sujet humain est un dynamisme moral et une aventure spirituelle. Et surtout, Pascal fera voir que la véritable expérience de soi ne se réalise que dans la communion à une réalité transcendante et personnelle qui ouvre le « moi » à un univers interpersonnel.
Pascal mettra toutes ses forces à montrer que la question de l’homme et la question de Dieu ne font qu’un. Mais le Dieu de Pascal n’est plus le Dieu cosmique, le Dieu d’Aristote principe de causalité du monde ; il n’est pas non plus le Dieu de Descartes qui garantit la vérité scientifique et l’évidence rationnelle. Il s’agit d’un Dieu personnel et fondateur de la personne. C’est pourquoi l’homme le découvre en s’ouvrant à sa réalité la plus personnelle, à son propre « cœur ». Ce Dieu-là ne s’impose pas de l’extérieur : il est le « Dieu sensible au cœur » selon les termes mêmes de Pascal : il ne se laisse trouver que par les voies de l’intériorité, une intériorité qui n’est pas une évasion, mais qui accepte au contraire de traverser toute l’épaisseur du drame de la condition humaine.
C’est ainsi que François MAURIAC, grand homme de lettres chrétien du 20e siècle écrivait de lui :
« Pascal, le seul humaniste digne de ce beau nom ; le seul qui ne renie rien de l’homme ; il traverse tout l’homme pour atteindre Dieu ».
Mais ce chemin qui passe à travers l’homme pour atteindre Dieu suppose une nouvelle grammaire, une véritable « metanoia » ou conversion de la pensée : c’est ce que nous allons étudier dans le 2e enseignement…
 
The paper was delivered at the “Assumption Readings” International Theological Conference in September in 2007
 

 

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