Introduction
 
Frère Roger habitait une simple chambre au cœur de la maison qu’il avait achetée en 1940 dans le village de Taizé, en Bourgogne du sud. Il y vivait, priait et écrivait, il y recevait les frères et les hôtes pour prendre le thé ou pour un repas du soir. Depuis sa mort, le soir du 16 août 2005, nous avons laissé cette chambre telle qu’elle était. Nous nous y retrouvons pour des rencontres, des repas à quelques frères ou avec des invités. Dans un angle de la pièce, se trouve une icône de la Vierge et une veilleuse. Frère Roger y priait, seul ou avec d’autres. Juste à côté, un panneau est suspendu au mur. Frère Roger y épinglait des textes qu’il avait copiés. Il s’y trouve aussi une seule image, la photo d’une église orthodoxe quelque part en Russie ou en Ukraine.
Parmi les textes épinglés au mur, il y a ces versets du Livre d’Isaïe : « Ne vous souvenez plus des événements anciens, ne pensez plus aux choses passées, voici que je vais faire une chose nouvelle, déjà elle pointe, ne la reconnaissez-vous pas ? » (Isaïe 43, 18-19). Frère Roger aimait ces paroles. De temps en temps, il les faisait photocopier pour en faire cadeau à un invité ou à un ami.
J’espère que vous ne le prenez pas comme une provocation que je commence mon humble contribution aux « Uspenskie tchtenia » sur le thème de la mémoire et l’espérance avec une parole qui invite à ne plus penser aux choses passées. Ce n’est pas par provocation que je cite ces versets d’Isaïe. Mais parce qu’ils expriment si bien l’aspect de la vie de frère Roger dont je voudrais parler dans le cadre du sujet proposé pour cette rencontre.
Je voudrais essayer de montrer qu’il y a quelque chose de vraiment nouveau dans l’héritage que frère Roger nous a laissé. Il me semble qu’il aimait tellement ces versets d’Isaïe parce que lui-même guettait avec toutes les fibres de son âme cette chose nouvelle que Dieu, qui n’est pas oisif mais qui « travaille jusqu’à présent » (Jean 5, 17), promet et réalise. En même temps – et cela nous ramène au plus près du sujet proposé pour ces « Uspenskie tchtenia » – je voudrais montrer aussi que c’est en retrouvant la mémoire de l’Eglise indivise, en particulier la tradition de la vie monastique, que frère Roger a fait de Taizé un lieu où, comme il me semble, « pointe une chose nouvelle ».
 
 
Les commencements
 
Frère Roger est né le 12 mai 1915 dans le petit village de Provence, sur les pentes du Jura suisse. Ses premiers souvenirs d’enfant sont liés à la Première Guerre mondiale. Il nous a souvent dit comment l’arrivée de sa grand-mère maternelle dans sa maison natale restait gravée dans sa mémoire de tout jeune garçon. Après la guerre, elle était venue de France où, pendant la guerre, elle avait porté secours autant que possible, jusqu’à l’épuisement.
Frère Roger nous racontait cette histoire pour une autre raison encore. Issue d’une famille de vieille souche protestante, sa grand-mère maternelle allait prier aussi dans les églises catholiques. C’est peut-être la situation de conflit et de violence généralisée en Europe et dans le monde qui lui fit percevoir intuitivement l’absurdité des séparations entre chrétiens. Elle dit que, si au moins les chrétiens étaient réconciliés, on n’en serait pas arrivé là, à cette guerre si meurtrière.
Frère Roger a grandi entre les deux Guerres. À cette époque renaissait un espoir de paix. On disait: « Plus jamais la guerre! » La Société des Nations était fondée à Genève. Et puis – frère Roger avait 24 ans – c’est la Seconde Guerre mondiale qui éclata. L’engagement de frère Roger, son combat de l’espérance, a surgi dans ce contexte historique. En août 1940, après plusieurs jours de voyage à vélo depuis Genève, il arriva à Taizé. C’était à l’époque un village inconnu et plutôt délaissé, de quelques dizaines d’habitants. C’est là qu’il commença par prier et accueillir, des réfugiés pendant la guerre, après la guerre des prisonniers de guerre allemands puis des enfants, et beaucoup plus tard des milliers de jeunes. Et c’est là que prit forme et grandit, peu à peu, la Communauté des frères de Taizé.
 
 
« Rien de nouveau sous le soleil ? »
 
L’enchaînement des deux guerres mondiales semblait confirmer la sagesse du livre de Qohélet (Ecclésiaste) : « Ce qui est arrivé arrivera encore. Ce qui a été fait se fera encore. Et il n’y a rien de nouveau sous le soleil » (Qohélet 1,9). Mais à ces paroles, frère Roger préférait la parole prophétique : « Voici que je fais une chose nouvelle, déjà elle pointe, ne la reconnaissez-vous pas ? »
Je me rappelle des discussions sur la paix dans les années 1980. C’était encore la guerre froide. Parmi les jeunes qui venaient à Taizé, beaucoup étaient désireux de s’engager pour promouvoir la paix. À cette époque, c’était surtout des jeunes de l’Europe de l’ouest qui participaient aux rencontres de jeunes. Mais il y en avait déjà quelques autres, d’abord de l’ex-Yougoslavie, puis de Pologne, quelques Tchèques, Slovaques et Hongrois. Voyant les jeunes de l’Ouest et de l’Est réunis dans la prière, le père d’un frère polonais – le premier frère d’un pays de l’Est dans notre Communauté – dit qu’il était insupportable de penser que ces mêmes jeunes devraient un jour s’affronter dans un conflit armé. Il fallait donc tout faire pour la paix.
C’est dans ce contexte que frère Roger faisait remarquer que, pendant des siècles, on disait qu’il était impossible d’abolir l’esclavage mais que, petit à petit, un pays après l’autre en prit la décision. Il se demandait s’il ne pouvait pas en être de même pour les guerres. Jusqu’à aujourd’hui, tous les réalistes pensent que des conflits armés sont inévitables. Ils ont peut-être raison. Ils ont Qohélet de leur côté: « Ce qui est arrivé arrivera encore ... il n’y a rien de nouveau sous le soleil ». Mais c’était typique pour frère Roger de guetter la chose nouvelle que, qui sait, Dieu était un train de faire advenir.
Je donne cet exemple parce qu’il éclaire la démarche de frère Roger, son combat de l’espérance. Il partait toujours de situations concrètes. Il ne pouvait ni ne voulait rester les bras croisés. Il refusait le fatalisme et une compréhension déterministe de l’histoire. Il croyait que quelque chose de vraiment nouveau pouvait advenir dans le temps présent, à un moment donné de l’histoire. Que ni l’expérience de toute une vie, ni même l’expérience collective de l’humanité ou de l’Eglise ne permettaient de dire qu’on avait déjà tout vu, tout essayé.
 
 
La nouveauté de la fondation de Taizé
 
La fondation de Taizé relevait en elle-même d’une grande nouveauté parce que, dans les Eglises réformées d’où provenaient les premiers frères de Taizé, la vie monastique était inexistante. Dans certains courants du protestantisme « Haute-Église », il existait des tentatives de restaurer la vie monastique. Frère Roger n’avait, pour sa part, aucune intention restauratrice, pas de nostalgie d’un passé qui aurait été meilleur que le présent. En commençant Taizé, il voulait simplement faire face à une urgence du moment. Et il comprenait que la grande disponibilité que donne la simplicité d’une vie commune dans le célibat permettait de répondre à l’appel du Christ et de faire face aux défis du moment.
Le paradoxe – si c’en est un – c’est que, pour créer quelque chose d’inédit et de nouveau, frère Roger puisait dans la mémoire de l’Église ancienne. Avant même de venir à Taizé, il étudiait les premières règles monastiques de l’Orient et de l’Occident. Il n’était pas un spécialiste, mais un familier des Pères de l’Eglise. Frère Daniel, le dernier des sept premiers frères ayant fait leurs voeux monastiques à Pâques 1949 à être encore parmi nous, racontait comment, jeune étudiant de théologie, il se préparait à un examen de patristique. Frère Roger offrait de l’aider, et frère Daniel nous dit qu’il parlait de saint Irénée et de saint Augustin comme s’il les connaissait personnellement. Il y a une mémoire qui n’est pas du tout nostalgie du passé, mais ressourcement qui soutient le désir d’accueillir la nouveauté, la chose nouvelle que Dieu est en train de faire.
On pourrait objecter que la prophétie d’Isaïe : « Voici que je fais une chose nouvelle, déjà elle pointe, ne la reconnaissez-vous pas ? » s’est accomplie avec la venue du Christ. Qohélet aurait certes été mis dans son tort par la nouveauté radicale de l’incarnation du Fils de Dieu. Mais il aurait désormais raison dans un sens plus profond : par la venue du Christ, Dieu ne s’est-il pas révélé une fois pour toutes ? Ou comme le dit saint Jean de la Croix: « Le Père a dit une seule parole, qui fut son Fils ». Une certaine tradition chrétienne en conclut qu’il n’y a plus de nouveauté à attendre pour le temps de l’histoire du monde, mais seulement à conserver le dépôt de la foi, jusqu’à ce que, à l’horizon lointain d’une fin de l’Histoire, la seconde venue du Christ apporte du neuf.
J’ai déjà mentionné que frère Roger aimait beaucoup saint Irénée de Lyon. Et nous aimons la pensée que Taizé ne soit qu’à cent kilomètres environ de la ville de saint Irénée. Frère Roger était sensible à la fraîcheur de la foi que l’on ressent en le lisant. Selon Irénée, Dieu a tout dit dans le Christ, tout est récapitulé en lui. Mais le Christ est d’une nouveauté inépuisable. « Il a apporté toute nouveauté en apportant sa propre personne annoncée par avance : car ce qui était annoncé par avance, c’était précisément que la Nouveauté viendrait renouveler et purifier l’homme » (Contre les hérésies, IV, 34, 1). La merveille c’est que cette nouveauté ne vieillit pas. Irénée dit de la foi confiée à l’Eglise : « Sans cesse, sous l’action de l’Esprit de Dieu, telle un dépôt de grand prix renfermé dans un vase excellent, elle rajeunit et fait rajeunir le vase même qui la contient » (c’est-à-dire l’Eglise » (III, 24, 1).
C’est la mémoire du Christ, que saint Augustin appelle « Beauté si ancienne et si nouvelle » (Confessions, Livre X), qui a sans cesse renouvelé l’élan de frère Roger et soutenu le combat de son espérance. C’est aussi la mémoire des témoins du Christ au cours des siècles qui a affermi sa certitude que quelque chose de vraiment nouveau était possible dans l’histoire des hommes et de l’Eglise.
Dans la vie quotidienne, frère Roger avait une grande capacité de s’étonner. Que de fois ne disait-il pas : « Mais on n’a encore jamais vu cela! » Les frères riaient parfois un peu quand il s’enthousiasmait de tel visiteur, ou de tel groupe arrivant à Taizé, qu’il fallait accueillir comme on n’avait encore jamais accueilli personne. Après tant d’années et d’expérience, frère Roger aurait pu se lasser. Mais il continuait jusqu’au bout de s’émerveiller des jeunes qu’il voyait venir à Taizé, tout comme il s’émerveillait d’une journée ensoleillée du printemps, ou d’un chant d’oiseau, ou d’un nouveau chant à l’église. Chaque fois il disait : « Mais ce n’était encore jamais aussi beau ! »
L’espérance de frère Roger était tout sauf un optimisme facile. Il connaissait trop bien les abîmes du désespoir humain. Mais il faisait confiance à la promesse de Dieu de faire du neuf. Jamais il ne pouvait accepter que la nouveauté apportée par le Christ s’estompe. Le Christ est vivant. Frère Roger redisait si souvent : « Toujours le Christ vient à nous ». Et en venant, il apporte la fraîcheur et la nouveauté.
 
 
Le contexte du mouvement œcuménique
 
La recherche de la paix intérieure et de la paix dans le monde est une constante du combat de l’espérance de frère Roger. Mais au cœur de ce même combat se trouve sa passion pour l’unité du corps du Christ. J’ai déjà mentionné sa grand-mère qui percevait intuitivement le lien entre la question de la paix entre les nations et la question de la réconciliation des chrétiens. Si je me suis attardé sur l’histoire de Taizé et sur quelques traits personnels – si particuliers et attachants – de frère Roger, c’est que ce cadre me semble nécessaire pour reconnaître ce qu’il peut y avoir de vraiment nouveau, pour la recherche de l’unité des chrétiens, dans l’engagement oecuménique de frère Roger. Il a vécu cet engagement comme un combat de l’espérance jusqu’au bout.
La jeunesse de frère Roger coïncide avec une forte prise de conscience des chrétiens, dans la première moitié du 20e siècle, de la nécessité de tout faire pour l’unité du Corps du Christ. En 1902 et 1920, il y eut les lettres encycliques des patriarches de Constantinople qui furent des pierres miliaires pour le mouvement œcuménique. En 1910, une conférence mondiale sur la mission eut lieu à Edinbourg, et à sa suite, en 1927, la première conférence de « Foi et Constitution » à Lausanne.
En 1940, quand frère Roger s’y établit, Taizé n’était qu’un pauvre village perdu. Mais Taizé n’est pas très loin de Lyon qui se trouvait, dans les années 40, au cœur de plusieurs démarches oecuméniques. Il y avait l’abbé Paul Couturier, promoteur fervent de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Il y avait, non loin de Lyon, l’abbaye des Dombes où, depuis la fin des années 1930, se réunissait le Groupe des Dombes, groupe de théologiens catholiques et protestants francophones, qui a fait, jusqu’à nos jours, un travail de recherche théologique remarquable.
Déjà en 1941, l’abbé Paul Couturier vint à Taizé. En 1942, frère Roger rencontra le groupe des Dombes, dont faisait partie par exemple le jésuite et futur cardinal Henri de Lubac. De fil en aiguille, les contacts se nouèrent, et en 1949, l’archevêque de Lyon, le cardinal Gerlier, envoya les frères Roger et Max à Rome auprès du pape Pie XII afin de favoriser à Rome un regard bienveillant sur les initiatives oecuméniques de la région lyonnaise.
Frère Roger avait aussi des contacts intenses et suivis avec le Conseil oecuménique des Eglises fondé en 1948. Il participait aux assemblées générales de Amsterdam en 1948, d’Upsala en 1968 et de Vancuver en 1983. Une profonde amitié et un accord spirituel le liait notamment à Eugene Carson Blake qui fut secrétaire général de 1966 à 1972.
En février 1962, frère Roger et frère Max rendirent visite au patriarche Athénagoras à Constantinople. Et c’est cette même année que commença le Concile Vatican II, sans doute l’événement le plus marquant pour la recherche de l’unité entre les chrétiens depuis des siècles. Le pape Jean XXIII invita une centaine d’observateurs non-catholiques à y participer, dont les frères Roger et Max de Taizé.
 
 
Ne pas s’habituer aux séparations
 
On peut se demander comment il se fait que frère Roger rencontra une telle confiance auprès de tant de responsables d’Eglise si divers. Il n’était pas spécialement versé en ce qu’on appelle la diplomatie d’Eglise. Le réseau d’amitié et de communion qui se tissait était d’un autre ordre. Il me semble que la clé en est le fait que frère Roger ne pouvait jamais s’habituer aux séparations entre chrétiens et qu’il se sentait spontanément en communion avec tout chrétien qu’il rencontrait.
Pour lui, que des chrétiens soient en communion, cela n’avait pas besoin d’être argumenté, justifié. C’était pour lui ce qui est normal. Il nous racontait parfois comment, dans son village natal, le dimanche matin, une partie des chrétiens se rendaient à l’église tandis que d’autres, les croisant dans la rue, allaient dans l’autre sens pour aller prier dans un autre lieu de prière. Encore tout jeune enfant, il en était perplexe.
Quand il arrivait à Taizé, dans une région assez déchristianisée mais de tradition catholique, il voulait bien aider à porter la pastorale parmi les protestants de la région. Mais jamais il n’aurait pu accepter de ne pas être en communion avec les chrétiens en grande majorité catholique de Taizé et des environs. C’est ainsi que, par exemple, une amitié profonde s’est établie dès 1942 avec une famille catholique de Cluny, petite ville des environs de Taizé, dont le fils fut ordonné prêtre pendant la Seconde Guerre mondiale; puis avec l’évêque catholique du diocèse local.
La spontanéité avec laquelle frère Roger se sentait en communion avec les chrétiens qu’il rencontrait ne le quittait jamais. Que ce soit à Taizé même ou dans un bidonville pauvre sur un autre continent, à Rome, à Constantinople, à Moscou, c’était toujours tout à fait naturel pour lui de chercher à partager la prière et la foi de ceux qu’il rencontrait, d’être en communion.
Cette spontanéité n’avait cependant rien de naïf. Elle était au contraire enracinée dans une profonde compréhension de l’essentiel de la foi chrétienne. Frère Roger ne pensait pas qu’il fallait justifier que des chrétiens soient en communion, car, si le Christ est réellement venu pour nous réconcilier avec Dieu et en Dieu, la réconciliation des chrétiens entre eux n’est pas une option. Elle fait partie même du salut apporté par le Christ.
C’est pourquoi frère Roger cherchait à vivre cette réconciliation à tout prix. Il voulait que les frères « vivent en réconciliés ». Au départ, il ne pensait qu’à une toute petite communauté, au maximum une douzaine de frères. Il la concevait comme une « parabole de réconciliation » ou, comme il disait une « parabole de communion ». La Communauté est devenue bien plus grande, les frères sont une centaine, de plus de trente pays différents, et issus d’Églises différentes. Mais comme au tout début, nous cherchons à vivre une « parabole de réconciliation ».
Là où il est coutume de parler d’accords entre les Églises pour parvenir à l’unité, frère Roger parlait plutôt de réconciliation. Il avait observé très tôt que des discussions oecuméniques pouvaient parvenir à des consensus et des accords sans qu’un rétablissement de la communion s’ensuive. Il ne dépréciait pas le dialogue théologique, mais il savait qu’il fallait plus ou autre chose, à savoir la réconciliation. Si la recherche de consensus prend du temps, la réconciliation ne souffre pas de retard. Frère Roger aimait citer la parole si claire du Christ : « Quand donc tu présentes ton offrande à l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; puis reviens, et alors présente ton offrande » (Matthieu 5, 23-24).
Parfois frère Roger disait même sa crainte que certaines assemblées et dialogues oecuméniques, au lieu de faire avancer sur le chemin de la réconciliation, servaient en fait à consolider les séparations, à s’y habituer ou même à les justifier. Mais il en parlait peu, car il était convaincu que c’était d’abord par la vie, par une réconciliation vécue, que quelque chose de nouveau pouvait advenir.
 
 
Le mystère de la foi de l’Église
 
Pour frère Roger, il était impensable que des frères qui s’engagent pour la vie dans une même communauté monastique ne puissent vivre ensemble de la présence du Christ dans l’eucharistie. Cet élément est important pour comprendre la démarche originale et inédite de frère Roger qui a fait de notre communauté de Taizé ce qu’elle est. Frère Roger disait parfois que la réconciliation entre chrétiens ne se fera pas par un nivellement sur un plus petit dénominateur commun, mais seulement en osant aller ensemble au cœur de la foi.
Voici son récit de sa dernière rencontre avec le patriarche Athénagoras à Constantinople en 1970 : « Jusqu’à ma dernière heure, je reverrai le patriarche au moment de notre départ. Se tenant dans l’embrasure de la porte, il éleva les mains comme s’il présentait le calice de l’Eucharistie et répéta encore une fois : "La coupe et la fraction du pain, il n’y a pas d’autre chemin ; rappelez-vous..." » (« Dieu ne peut qu’aimer », p. 108). Aussitôt le concile Vatican II terminé, frère Roger avait déjà noté dans le même sens : « L’Eucharistie, à la fois moyen et aboutissement de l’unité, est seule capable de nous donner la force et le moyen de réaliser sur la terre une communion entre chrétiens. [...] La vague oecuménique retombera, s’il ne vient pas bientôt le jour où se réuniront à la même table tous ceux qui, séparés confessionnellement, croient en la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie. » (Dynamique du provisoire, 1965, p. 104).
Frère Roger comprenait aussi très tôt que le mouvement oecuménique ne pouvait pas contourner la question du ministère d’unité de l’évêque de Rome. A une époque où, dans le protestantisme et dans une certaine mesure dans l’orthodoxie, cette question était presqu’un tabou, frère Roger pressentait qu’une recherche de l’unité entre les chrétiens qui ferait l’impasse sur l’évêque de Rome n’irait pas loin. En 1949 et 1950, il était fortement critiqué, dans le protestantisme français, pour ses visites au Vatican. Mais avec le pape Jean XXIII, il devint évident aux yeux de beaucoup que l’évêque de Rome pouvait jouer un rôle irremplaçable comme pasteur universel.
C’est ainsi que, progressivement, frère Roger en est arrivé à vivre, dans notre Communauté de Taizé, parmi ses frères catholiques et de diverses origines évangéliques, comme le frère de chacun et le serviteur de la communion de nous tous. En 1980, lors d’une rencontre européenne de jeunes à Rome, il a lui-même décrit son cheminement, au cours d’une prière commune à la basilique de Saint Pierre en présence du pape Jean-Paul II : « Marqué par le témoignage de la vie de ma grand-mère, et encore assez jeune, j’ai trouvé à sa suite ma propre identité de chrétien en réconciliant en moi-même la foi de mes origines avec le mystère de la foi catholique, sans rupture de communion avec quiconque. »
En 1986, Jean-Paul II a rendu la visite en venant à Taizé. Ses paroles aux frères de la Communauté sont comme un écho à ce que frère Roger avait dit à Rome en 1980: « En voulant être vous-mêmes une "parabole de communauté", vous aiderez tous ceux que vous rencontrez à être fidèles à leur appartenance ecclésiale qui est le fruit de leur éducation et de leur choix de conscience, mais aussi à entrer toujours plus profondément dans le mystère de communion qu’est l’Eglise dans le dessein de Dieu. »
C’est comme si le pape reconnaissait non seulement la démarche personnelle de frère Roger et la « parabole de communauté » vécue par les frères de Taizé, mais qu’il y voyait aussi un chemin ouvert à d’autres baptisés – « tous ceux que vous rencontrez », dit le pape. Il laisse donc entendre que des chrétiens de diverses origines peuvent entrer dans la communion de l’unique Église, « dans le mystère de communion qu’est l’Eglise dans le dessein de Dieu » tout en étant « fidèles à leur appartenance ecclésiale qui est le fruit de leur éducation et de leur choix de conscience », ou bien, selon l’expression de frère Roger, « sans rupture de communion avec quiconque ».
Tandis que frère Roger insiste sur la nécessité de ne pas remettre la réconciliation à plus tard, Jean Paul II parle d’un processus, d’un mûrissement, quand il dit « entrer toujours plus profondément dans le mystère de communion qu’est l’Eglise dans le dessein de Dieu ». Mais ni les paroles de Jean-Paul II ni celles de frère Roger ne sont un programme ou une stratégie oecuménique à mettre en œuvre. Elles décrivent plutôt quelque chose qui est déjà vécu, reconnaissant ce que Dieu est en train de créer dans notre temps. Reconnaître dans deux sens : voir et discerner « la chose nouvelle qui pointe », et aussi la reconnaître dans le sens de l’accepter comme légitime.
 
 
Confirmations et incompréhensions
 
Nous avons eu comme une confirmation de cela quand, le 16 août 2005, frère Roger est mort, assassiné dans l’église au début de la prière commune du soir. Dans les heures et les jours qui ont suivi, des messages de condoléance et de soutien sont parvenus à Taizé du monde entier. Ce qui nous a étonnés, c’est l’unanimité avec laquelle des responsables d’Eglises, le pape, les patriarches de Constantinople, de Moscou, de Serbie, de Roumanie, l’archevêque de Canterbury et beaucoup d’autres ont exprimé leur reconnaissance, leur gratitude ou même leur admiration pour l’oeuvre de vie de frère Roger.
Bien sûr, la démarche de frère Roger reste parfois incomprise. Il y a même eu un début de dispute pour savoir à qui il était. On soulevait la question si, en fin de compte, il était protestant ou catholique. Cette question, ou la manière dont elle était posée, avait quelque chose de presque blessant. Car frère Roger avait donné toute sa vie pour dépasser les séparations, pour trouver un nouveau chemin, fût-il étroit, pour être en communion au lieu de devoir choisir une appartenance ecclésiale contre une autre. Mais comme sa démarche était nouvelle et inédite, il n’est pas si étonnant qu’elle ne soit pas comprise par ceux qui pensent qu’il ne peut rien y avoir de nouveau sous le soleil.
A vrai dire, il en était ainsi tout au long de la vie de frère Roger à Taizé. Le pape lui-même a dit lors de sa visite en 1986: « Je ne l’oublie pas : dans sa vocation unique, originale et même, en un certain sens, provisoire, votre communauté peut susciter l’étonnement et rencontrer l’incompréhension et le soupçon. » Mais c’est précisément ici que je vois le combat de l’espérance de frère Roger. Il aurait été plus facile de s’en tenir à un cadre tel que les évolutions historiques des Eglises chrétiennes et les institutions oecuméniques officielles l’ont défini. Mais son amour pour l’Eglise et sa passion pour l’unité du Corps du Christ étaient trop forts. « À cause de Sion je ne me tairai pas, à cause de Jérusalem je ne me tiendrai pas en repos, jusqu’à ce que sa justice jaillisse comme une clarté, et son salut comme une torche allumée » (Isaïe 62, 1). Il aimait aussi ce passage-ci du Livre d’Isaïe. Pour l’amour de la sainte Eglise, Corps du Christ et unique communion, il ne pouvait pas se tenir en repos.
La démarche courageuse de frère Roger aurait pu s’enliser et finalement disparaître, comme il en est arrivé avec d’autres initiatives généreuses en faveur de l’unité des chrétiens. Il me semble que c’est l’enracinement dans la tradition de l’Eglise indivise, la mémoire dans le sens théologique, qui a contribué à la fécondité du combat de l’espérance de frère Roger. J’ai déjà souligné qu’il ne cherchait pas à restaurer un passé révolu. Mais il se référait volontiers à ceux qui l’avaient précédé. Il était conscient de ne pas être lui-même à l’origine de la foi et de la communion. Il aimait parler de la foi de l’Eglise, plus que de sa propre foi. Il a écrit cette prière : « Jésus, ma joie, mon espérance et ma vie, ne regarde pas mes péchés mais la foi, la confiance, de ton Eglise. A la suite des témoins de tous les temps, depuis les apôtres et Marie jusqu’aux croyants d’aujourd’hui, donne-moi de me disposer intérieurement à faire confiance au Mystère de la Foi. » (Les sources de Taizé, 2001, p. 83)
Et c’est certainement aussi l’enracinement dans la tradition monastique, le combat de l’amour fraternel vécu jour après jour, qui ont donné force et vitalité à la quête de frère Roger et de toute la communauté de Taizé pour s’approcher de la sainteté du Christ qui est communion.
 
 
Un avenir de paix
 
Suivant pendant des années les dialogues oecuméniques, il arrivait à frère Roger d’en être désillusionné. Mais il ne perdait pas l’espérance de l’unité. Peu à peu, il l’exprimait autrement, moins par des appels qu’en montrant le Christ qui est communion. Vers la fin de sa vie, une des expressions préférées à cet égard était « être en communion ». 
A la fin de chaque année, pour les Rencontres européennes de jeunes que Taizé organise année après année depuis 1978 dans une ville européenne, il écrivait un texte à méditer, une « lettre » pour l’année. La dernière de ces lettres qu’il a pu achever lui-même s’intitule « Un avenir de paix ». Elle fut écrite en 2004 et publiée lors de la Rencontre européenne des jeunes à Lisbonne. Dans cette lettre, frère Roger note comment, malgré les divisions historiques, beaucoup de chrétiens « sans tarder, vivent déjà en communion les uns avec les autres là où ils se trouvent, tout humblement, tout simplement ».
 
Des chrétiens de diverses origines qui, dans un lieu donné, vivent en communion les uns avec les autres tout humblement, tout simplement, cela est une réalité. C’est notre expérience quotidienne à Taizé, soit entre frères, soit avec les milliers des jeunes et d’aînés qui viennent participer aux rencontres. Pour décrire cette même réalité, frère Alois, le nouveau prieur de Taizé, écrit dans la Lettre de Calcutta (lettre pour les rencontres de l’année 2006) : « Quand nous nous tournons ensemble vers le Christ, quand nous nous rassemblons dans une prière commune, l’Esprit Saint déjà nous unit. »
Dans la lettre « Un avenir de paix », frère Roger constate : « Mais voilà que, au long de leur histoire, les chrétiens ont connu de multiples secousses : des séparations ont surgi entre ceux qui pourtant se référaient au même Dieu d’amour. Rétablir une communion est urgent aujourd’hui, cela ne peut pas être sans cesse remis à plus tard, jusqu’à la fin des temps. Accomplirons-nous tout pour que les chrétiens s’éveillent à l’esprit de communion ? »
Lorsque nous préparons des rencontres de jeunes chrétiens en dehors de Taizé, nous faisons souvent l’expérience qu’une communion est déjà en train d’être vécue. Arrivant dans une ville, nous n’y avons rien, nous préparons tout avec les paroisses, les communautés chrétiennes du lieu. Nous commençons par visiter les paroisses, par prier les uns avec les autres. Et c’est souvent un bel étonnement de constater que des chrétiens, comme frère Roger l’a écrit, « vivent déjà en communion les uns avec les autres là où ils se trouvent, tout humblement, tout simplement ».
Et frère Roger ajoute : « A travers leur propre vie, ils voudraient rendre le Christ présent pour beaucoup d’autres. Ils savent que l’Église n’existe pas pour elle-même mais pour le monde, pour y déposer un ferment de paix. » La recherche de l’unité de l’Eglise n’est pas un projet pour faire pencher un rapport de force en faveur des chrétiens. Elle cherche la sainteté du Christ, elle ne peut être qu’un service pour porter la paix de Dieu aux hommes.
 
 
Une confirmation venue de la pensée religieuse russe
 
La mémoire de ceux qui nous ont précédés dans la foi peut aider à accueillir la nouveauté et donne de l’assurance à l’espérance naissante. Pour ce qui est de la nouveauté apparue dans la vie de frère Roger et grâce à son combat de l’espérance, il me semble qu’il y a aussi dans la tradition religieuse russe des intuitions qui confirment la recherche de frère Roger. Depuis sa jeunesse, frère Roger avait un amour profond pour la Russie, dans le sens large de l’époque. Il écrit: « Pendant la Première Guerre mondiale, des Russes avaient dû fuir leur pays. Ils étaient orthodoxes. Ma mère en recevait certains et j’écoutais les entretiens ; ensuite, elle me parlait des épreuves qu’ils avaient connues. Plus tard, dans ma jeunesse, nous habitions près d’une église orthodoxe russe ; nous y allions pour participer à la prière, écouter la beauté des chants, et je cherchais à discerner sur les visages la souffrance de ces chrétiens venus de Russie » (Dieu ne peut qu’aimer, p. 112).
En nous parlant des croyants de l’ Église orthodoxe russe avec un immense amour, frère Roger nous le transmettait à nous autres frères de la Communauté. Il envoya des frères en Russie dès 1972. Et dès que c’était possible, pour la première fois en 1978 et puis en 1988, il se rendait lui-même en plusieurs villes de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie.
Dans les années 1980 – nous n’osions pas encore espérer les changements qui eurent lieu par la suite –, j’ai eu la chance d’apprendre quelques rudiments de la langue russe. J’étais heureux chaque fois que mes connaissances, bien limitées, me permettaient de comprendre un texte dans l’original. Nous avions un livre avec des textes choisis de Vladimir Soloviev, entre autres des lettres que j’aimais bien essayer de déchiffrer parce que c’étaient des textes relativement courts.
Je n’oublie pas combien j’étais touché quand j’ai lu dans une lettre à Kireev datée de 1983 comment Soloviev concevait l’union des Eglises non pas comme une « union mécanique qui n’est ni souhaitable ni possible », mais comme « une union, pour ainsi dire, chimique : lors d’une telle union, il se produit généralement quelque chose de très différent de l’état antérieur des éléments unis (l’union d’hydrogène avec l’oxygène, par exemple, produit de l’eau, absolument dissemblable, dans ses propriétés, de ces gaz). Il n’est pas dans le pouvoir du chimiste de changer les propriétés de l’un ou l’autre corps, mais il peut placer les corps divers dans de telles conditions qu’ils s’unissent facilement et produisent un corps nouveau, ayant les propriétés désirées. Avec l’aide de Dieu, nous aussi, nous pouvons faire quelque chose qui relève d’une telle chimie. »
Tout heureux, je racontais à frère Roger cette lecture. Je lui disais qu’il me semblait que c’était bien ce qui se passait à Taizé. En effet, de l’ingénierie oecuménique, c’était la dernière chose que frère Roger souhaitait faire. Il n’a jamais essayé d’unir des chrétiens de manière « mécanique », en arrondissant un angle ici et en limant un bout là, afin que tout s’emboîte comme il faut. Mais ce qui le passionnait, c’était de vivre ensemble, et puis d’accueillir comme un cadeau de Dieu la transformation résultant d’une telle vie commune. Ce qui se produit lors d’une telle union « chimique » est vraiment quelque chose de nouveau, mais sans qu’aucun des éléments présents cesse d’être ce qu’il est.
Cette image a ses limites, mais elle aide à saisir quelque chose de la nouveauté de l’engagement oecuménique de frère Roger. L’union ainsi conçue ne suppose pas d’exiger des concessions les uns des autres, et encore moins des conversions formelles dans le sens du passage d’une Eglise à l’autre. Mais elle suppose de créer de telles conditions que les uns et les autres entrent vraiment en contact – et puis de suivre l’action de l’Esprit Saint. La communion ainsi créée n’est pas un retour à un état antérieur, mais elle vient vers nous comme une nouvelle jeunesse de l’Église, quelque chose d’inédit jusque là, quelque chose de vraiment nouveau, tout comme l’eau est une réalité toute nouvelle par rapport aux gaz que sont l’hydrogène et l’oxygène.
 
 
Faire passer la question de l’unité du monde chrétien des bureaux à l’air frais
 
Permettez-moi de citer encore un autre Russe, le père Paul Florensky. Dans l’ « Écrit sur le christianisme et la culture », daté du 4 juin 1923, il dit ceci. « Aucun secrétariat d’ Église, aucune bureaucratie ni diplomatie ne peuvent ranimer l’unité de la foi et de l’amour là où elle n’existe pas. En recollant extérieurement les morceaux, non seulement on n’unira pas le monde des chrétiens, mais au contraire, on risque de pousser les confessions dans un plus grand isolement. Nous devons savoir que la vraie raison du morcellement du monde chrétien, ce ne sont pas telles différences de doctrine, de rite ou de constitution ecclésiale, mais la profonde méfiance mutuelle concernant l’essentiel, la foi au Christ, le Fils de Dieu venu dans la chair. »
Ces lignes ont été écrites quand frère Roger n’avait que huit ans. Je ne pense pas qu’il les ait jamais lues, mais c’est comme s’il avait pu les écrire lui-même. L’accord entre le père Florensky, témoin fidèle du Christ jusqu’à sa mort martyre en 1937, et frère Roger me semble confirmer la justesse de leur intuition commune, bien qu’elle soit apparue dans des contextes bien différents. Comme le père Florensky, frère Roger était convaincu que la vraie raison des séparations entre les chrétiens était « la profonde méfiance mutuelle concernant l’essentiel, la foi au Christ », et qu’il fallait donc tout faire pour que cette méfiance puisse faire place à la confiance.
Le père Florensky continue: « Nous devons reconnaître que ces soupçons ne sont pas tout à fait sans fondement, car la foi s’est effectivement affaiblie dans ses bases spirituelles les plus profondes; la culture antichrétienne, fruit d’un manque de foi, d’ailleurs le montre. Cela ne concerne pas l’une ou l’autre confession en particulier, mais le monde chrétien dans son ensemble, réuni maintenant sous un même signe, celui du déclin de la foi. Face à la crise imminente du christianisme il convient à tous ceux qui s’appellent chrétiens de se poser la question ultime et de se repentir d’une même bouche et d’un même coeur (Romains 15, 6) en s’écriant: "Seigneur, viens en aide à mon incrédulité" (Marc 9, 24). Alors, pour la première fois, la question de l’unité du monde des chrétiens sortira des bureaux à l’air frais, et ce qui est difficile et impossible pour les hommes s’avérera tout à fait possible pour Dieu. »
Il me semble que frère Roger a effectivement fait sortir la question de l’unité des chrétiens à l’air frais. C’est là un des aspects de la nouveauté que son combat de l’espérance a fait apparaître. Pressentant que l’élan oecuménique soulevé par le Conseil oecuménique des Églises et puis surtout le Concile Vatican II menaçait de retomber, il a eu l’idée d’un « concile des jeunes ». Un tel « concile » n’était bien sûr pas à comparer avec un Concile solennel de l’Église. Mais l’intuition en était très proche de ce qu’écrit Florensky : les deux problèmes, celui du déclin ou de l’affaissement de la foi et celui de l’unité des chrétiens, ne peuvent pas être abordés séparément. Ce n’est qu’en cherchant concrètement à aller aux sources de la foi, en priant « Seigneur, viens en aide à mon incrédulité » – une prière que frère Roger redisait souvent – que la réconciliation entre chrétiens cesse d’être une affaire de secrétariat ou de diplomatie pour devenir une réalité spirituelle et vécue.
Le travail théologique sera toujours très nécessaire, mais il deviendra surtout approfondissement commun de la foi. Je cite une dernière fois Florensky. « Il y aura forcément une diversité et des différences, en premier lieu parce que la maturité spirituelle n’est pas la même chez tous. Il est possible que telle confession n’ait pas encore atteint certaines manifestations de la vie religieuse et qu’elle se nourrisse "de lait, non de nourriture solide" (Hébreux 5, 12). Il ne faut pas se faire des illusions en voulant ignorer ces différences dans la maturité spirituelle et culturelle. Elles existent à l’intérieur d’une même confession, d’une même famille, d’un même courant de pensée. Mais ces différences ne parlent en rien contre la possibilité d’une reconnaissance mutuelle, car les enfants et les adolescents, qui ne saisissent pas tout ce qu’un homme âgé est capable de comprendre, ne sont pas moins que lui nécessaires sur la terre et agréables à Dieu. »
Frère Roger n’était pas naïf. Il savait bien, comme Florensky, qu’il y a des degrés de maturité spirituelle très divers. Mais comme Florensky, il ne sousestimait pas « les enfants et les adolescents, qui ne saisissent pas tout ce qu’un homme âgé est capable de comprendre ». C’était même un des traits les plus particuliers de sa personnalité d’accueillir et de comprendre les enfants et les jeunes. Ce texte de Florensky laisse entrevoir à quel point les deux choses, l’engagement oecuménique et l’attention aux enfants et aux jeunes, sont en fait liées. Il se pourrait bien que ce ne soient pas les puissants et les sages qui ouvrent les chemins de la réconciliation, mais ceux qui portent un regard de bienveillance et d’espérance sur ceux qui doivent encore grandir dans la foi mais « ne sont pas moins [...] nécessaires sur la terre et agréables à Dieu ».
 
 
Conclusion
 
Frère Roger a mené le beau combat de l’espérance jusqu’au bout. Il est mort en présidant la prière du soir du 16 août 2005 à sa place au milieu de ses frères, entouré d’enfants et de nombreux jeunes. Beaucoup de questions restent ouvertes, il ne nous a pas laissé de réponses toutes faites. Mais sa vie nous interroge. Il a ouvert un chemin inédit et nouveau, si étroit soit-il, sur lequel nous pouvons déjà être en communion les uns avec les autres. Et nous cherchons cette communion entre chrétiens non pas pour être plus forts contre quiconque, mais pour être porteurs de paix dans toute la famille humaine.
Ce que j’aimerais retenir et souligner encore une fois pour terminer, c’est l’incroyable espérance de frère Roger. Il allait de « commencement en commencement », selon une parole de Grégoire de Nysse à laquelle il revenait souvent. Il puisait la force pour son combat dans son intimité avec le Christ qui a donné sa vie et qui, ressuscité d’entre les morts, est désormais près de tout être humain pour toujours. Il disait parfois cette prière : « Jésus le Christ, dans nos vies il y a des épreuves et même des ébranlements, mais tu dis à chacun : si tu te trouves au plus dur du désespoir, sache-le, moi, le Ressuscité, je me tiens sous ton désespoir. De même, rappelle-toi aussi, que je me tiens aux profondeurs de la radieuse espérance. »
citation de de Soloviev en russe
Что касается до соединения церквей, то я имею в виду не такое, какое мне приписывает г-жа Полозова : она разумеет соединение механическое, которое и нежелательно, и невозможно ;
я же разумею соединение, так сказать, химическое, при котором обыкновенно происходит нечто весьма отличное от прежнего состояния соединяющихся элементов (напр., от соединения водорода с кислородом происходит вода, совершенно непохожая по свойствам своим на эти газы). Не во власти химика изменить свойства того или другого тела, но он может поставить различные тела в такие условия, при которых удобно соединяются и производят новое тело, обладающее искомыми качествами. Кой-что по части такой химии можем и мы сделать с Божией помощью. Мне еще с 1875 года разные голоса и во сне и наяву твердят: занимайся химией, занимайся химией — я сначала разумел это в буквальном смысле и пытался исполнить, но потом понял, в чем дело.
Письмо А. А. Кирееву, 1983
 
 

The paper was delivered at the “Assumption Readings” International Theological Conference in September in 2009 in Kyiv 

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