La doctrine sociale de l’Eglise n’est pas une troisième voie entre l’individualisme libéral et le collectivisme , c’est une orientation idéale qui est ouverte sur la transcendance et centrée sur la vocation surnaturelle de la personne humaine. C’est pourquoi sa dimension eschatologique est essentielle. Le temps se divise entre le chronos  de l’historien et le kairos du prophète. L’historien se fonde sur le passé, le prophète regarde le futur et la vie humaine se déroule selon ces deux dimensions. Il faut vivre dans le présent en s’instruisant du passé et en attendant l’avenir sans pouvoir le connaître .La doctrine sociale de l’Eglise est fondée en effet sur une espérance qui correspond à la recherche du bonheur inscrite au cœur de la nature humaine. Ce bonheur peut prendre plusieurs visages , celui de l’hédonisme et des plaisirs ou celui de l’eudémonisme soucieux d’absolu dans un monde remplis de biens relatifs.

Pour traduire cette situation de manière concrète on peut évoquer l’économie politique et sociale d’une part et l’économie du salut d’autre part. Il ne s’agit pas de les opposer, mais  de hiérarchiser les valeurs   qui font partie de la vie en ce monde . L’être humain est incarné et pour paraphraser Péguy on peut dire que chez l’homme le spirituel doit coucher dans le lit de camp du charnel. La destinée spirituelle de chacun s’effectue de son vivant et la liberté de choix avec tous ses risques s’achève à la mort pour une vie immortelle. La société politique n’a qu’une existence temporaire, mais c’est dans le temps  que l’éternité de chacun se joue .L’histoire chronologique prépare  l’inattendu de l’évènement qui survient, annoncé ou non, et qui donne le vrai sens de la destinée humaine.

Constamment,  ce que Gilson désigne comme: la «métamorphose de la Cité de Dieu», l’humanité se propose une organisation idéale pour résoudre les perpétuels conflits de la cohabitation des personnes à la recherche de la justice  mais la justice ne suffit pas pour réaliser la paix, il faut la solidarité c'est-à-dire en fait la charité. L’Eglise se propose un idéal historique dont le nom est «civilisation de l’amour» et cette civilisation est eschatologique, il faut tendre vers elle et c’est le christianisme, c’est le Christ dont le Règne est demandé dans la prière du Seigneur, qui peut réaliser cet idéal qui sans le Christ n’est qu’une utopie. Les deux Cités de saint Augustin, Jérusalem et Babylone s’affrontent au cœur d’une troisième cité qui est la cité proprement humaine, blessée par le péché de ses membres.

En deux mille ans les sept Eglises présentées dans l’Apocalypse correspondent à des périodes historiques prophétisées par saint Jean. C’est un combat jalonné de victoires et de défaites. Déjà l’Ancien testament préfigurait ce déroulement de l’histoire en privilégiant le peuple de Dieu issu d’Abraham le croyant et qui connut son apogée avec la royauté de David.

La chrétienté médiévale en Occident a peut-être été une apogée et le double progrès du bien et du mal dans l’histoire (Maritain) pourrait bien s’achever par un excès d’impiété dont parle saint Paul avant le retour du Christ et la fin de l’histoire. L’optimisme et le pessimisme ne sont pas des catégories chrétiennes,  ce qu’il faut recherché ce sont les vertus théologales de foi d’espérance et de charité.

L’idéologie du progrès est indissociable de la science, mais ne s’applique pas à la vie morale  qui peut très bien empirer malgré les prodiges de la technique et la  possible solution purement économique des problèmes sociaux. La doctrine sociale de l’Eglise, en effet, ne vise  pas un monde dont les problèmes seraient résolus, mais enseigne plutôt à vivre le  mystère de l’histoire dont l’Amour est la clé, l’Amour de Dieu et celui du prochain.

 L’échec révélé par la Bible   lors du premier couple dans  premier jardin où la perfection matérielle était donnée, a été d’ordre spirituel. Si bien que «l’orientation idéale» proposée par la doctrine sociale doit être aussi fondamentalement spirituelle. Mais comme la personne humaine est incarnée le spirituel humain l’est aussi. Il faut donc se préoccuper de l’économie politique et de la paix politique, mais en les subordonnant au salut, à l’économie du salut. L’humanisme, les droits de l’homme  sont des étapes qu’il faut juger d’après l’orientation de leur évolution plutôt que d’après le degré de réalisation de l’idéal. Si c’est la personne humaine, créée à l’image de Dieu, qui est le critère décisif,  «la civilisation de l’amour» est vraiment l’idéal historique de la famille humaine. Si le critère est avant tout matériel et psychique, la civilisation de mort prédomine.

On peut dire que depuis Léon XIII, l’idée d’un idéal historique chrétien est proposée par antithèse au monde sécularisé et par analogie avec la chrétienté sacrale médiévale, non pas pour y revenir, mais, dans le langage de Maritain, en vue de préparer une chrétienté profane au plan mondial. L’encyclique de Pie XI Quas primas (1925) sur la Royauté du Christ, le message de Noël 1957 par Pie XII sur ‘L’harmonie de la création de Dieu ‘ ou l’encyclique Pacem in terris (1963) de Jean XXIII vont dans ce sens Citons ici Paul VI  qui, dans son homélie de Noël 1975, il prophétisa en des termes admirables l’avènement d’une civilisation de l’amour:

La sagesse de l’amour fraternel, qui a caractérisé le cheminement historique de l’Eglise en s’épanouissant en vertus et en œuvres qui sont à juste titre qualifiées de chrétiennes, explosera avec une nouvelle fécondité, dans un bonheur triomphant, dans une vie sociale régénératrice. Ce n’est pas la haine, ce n’est pas la lutte, ce n’est pas l’avarice qui seront sa dialectique, mais l’amour, l’amour générateur d’amour, l’amour de l’homme pour l’homme. Ce n’est pas quelque intérêt provisoire et équivoque qui l’inspirera, ni une condescendance imprégnée d’amertume et d’ailleurs mal tolérée, mais l’amour même que nous te portons à toi, ô Christ! découvert dans la souffrance et dans le besoin de notre semblable, quel qu’il soit. La civilisation de l’amour l’emportera sur la fièvre des luttes sociales implacables et donnera au monde la transfiguration tant attendue de l’humanité finalement chrétienne.

On notera l’emploi du futur à propos de «l’humanité finalement chrétienne».

Jean Paul II a repris cette expression à maintes reprises1, notamment dans son encyclique sur le Saint-Esprit ,Dominum vivificantem (1986) dans la quelle il s’exprime ainsi:

La paix est aussi le fruit de l’amour, la paix intérieure que l’homme accablé cherche dans la profondeur de son être; la paix désirée par l’humanité, par la famille humaine, par les peuples par les nations, par les continents, avec l’espérance ardente de l’obtenir lorsque l’on passera du deuxième au troisième millénaire chrétien. Puisque le chemin de la paix passe en définitive par l’amour et tend à créer la civilisation de l’amour, l’Eglise tient son regard fixé vers celui qui est l’Amour du Père et du Fils et, malgré les menaces croissantes, elle ne cesse d’avoir confiance, elle ne cesse d’implorer et de servir la paix de l’homme sur terre. Sa confiance se fonde sur celui qui étant l’Esprit d’Amour, est aussi l’Esprit de paix et qui ne cesse d’être présent dans notre monde humain, à l’horizon des consciences et des cœurs, pour «remplir l’univers» d’amour et de paix.

Enfin en 1994 dans la lettre apostolique préparant au jubilé (Tertio millennioadveniente), Jean Paul II écrit:

 Il conviendrait d’aborder le vaste thème de la ‘crise de civilisation’, telle qu’elle s’est manifestée surtout dans l’Occident plus développé sur le plan technologique, mais intérieurement appauvri par l’oubli ou la marginalisation de Dieu. A la crise de civilisation, il faudra répondre par la ‘civilisation de l’amour’, fondée sur les valeurs universelles de paix, de solidarité, de justice et de liberté, qui trouvent dans le Christ leur plein épanouissement.

Dans le message de 2000 pour la journée mondiale de la paix, Jean Paul II parle de la Famille humaine et de la loi morale universelle inscrite dans le cœur de l’homme et cite la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 qui est une expression historique du droit des gens. Il n’en reste pas là et s’exprime en chrétien : Jésus est notre paix et il désigne l’Eglise comme signe et instrument de paix dans le monde et pour le monde. C’est le langage de la foi car l’Eglise est un mystère.

 Les demandes du Notre Père: «que ton Règne arrive», que «ta volonté soit faite sur la terre, comme au ciel», doivent se traduire concrètement dans l’histoire Avec l’Enseignement social chrétien, nous savons quelles structures et quel visage pourraient prendre cette «civilisation de l’amour», mais nous en ignorons le temps et la durée. L’histoire n’est pas une science et l’historien ne peut prévoir l’avenir. Le prophète reçoit des lumières qui lui permettent d’annoncer des évènements, mais, le plus souvent, il en ignore le déroulement chronologique et se borne à affirmer un fait soit au futur, comme Isaïe annonçant le Messie, soit au conditionnel, comme Jonas avertissant les habitants de Ninive du châtiment de Dieu. La philosophie de l’histoire doit se borner à une réflexion sur le passé, il en va autrement avec la théologie de l’histoire qui, sous la lumière de la Révélation judéo-chrétienne peut en dire davantage. Dans l’ancien testament, le prophète Daniel inaugure une authentique théologie de l’histoire en indiquant des empires historiques et en ouvrant des perspectives eschatologiques à partir de données non pas seulement symboliques, mais réelles. Dans le Nouveau testament ce n’est pas l’Apocalypse qui offre le plus de lumière, mais bien les Evangiles et les lettres de St Paul. L’Apocalypse, en effet, déploie toute une imagerie symbolique d’une lecture difficile. Le millénarisme est un exemple de lecture erronée. En revanche les avertissements aux sept églises peuvent s’interpréter comme des âges successifs de l’histoire ecclésiale.

Les Evangiles ne décrivent pas la vie de Jésus comme le feraient des historiens, mais ils présentent des faits selon un déroulement chronologique et la théologie de saint Paul, son ecclésiologie établissent un lien étroit entre l’humanité du Christ et l’Eglise. L’Eglise est le Corps du Christ, elle est aussi son épouse, elle est le Christ répandu et communiqué (Bossuet) dans l’histoire. Il en résulte la possibilité d’établir une sorte de parallèle entre le déroulement de la vie du Christ et l’histoire de l’Eglise. Il s’agit d’une analogie d’attribution non pas d’un simple concordisme. Les débuts de la vie de Jésus sont marqués par la Persécution d’Hérode et ceux de l’Eglise par les persécutions des premiers siècles dans l’empire romain. La vie publique de Jésus commence par l’annonce du message, de la Bonne nouvelle en Galilée. L’Eglise a commencé à se répandre autour de la Méditerranée et bientôt surtout en Europe d’où sont partis les missionnaires à travers le monde. La popularité de Jésus dans sa vie publique a pour correspondance l’avènement de chrétientés médiévales, notamment en Occident. La foule voulait faire de Jésus un roi. La tentation théocratique des grands pontifes du XIIIème offre une certaine analogie avec la tentative rapportée par l’Evangile. Puis l’hostilité des chefs du peuple et de pharisiens a pour correspondance la montée de la sécularisation en terres chrétiennes. Les quatre Evangélistes décrivent l’entrée de Jésus à Jérusalem qui revêt une grande importance. Pendant une journée, le peuple élu a reconnu son Messie en lui donnant un nom d’homme, fils de David, et une dignité divine, Hosanna (=Dieu sauve) au plus haut des cieux. Cet événement extraordinaire que la liturgie fête chaque année sous le nom de dimanche des rameaux, revêt une haute portée spirituelle. Pendant 2 millénaires, Dieu se prépara un peuple pour accueillir son Fils qui est venu chez Lui et les siens ne l’ont pas accueilli sauf précisément ce jour là, même si les chefs firent objection.

 Au plan historique, on peut attendre un moment privilégié dans le temps de l’Eglise pérégrinante, qui correspondra peut-être avec la réconciliation d’Israël, Annoncée par St Paul. La prophétie de Paul VI à propos d’une humanité finalement chrétienne s’accomplirait alors. Nous ne savons pas quand ni ladurée de cette civilisation de l’amour, mais la brièveté de l’événement évangélique peut faire penser que cette floraison devrait être brève. Pour prendre Exemple dans l’histoire, l’apogée du Moyen-âge occidental au XIIIème, n’a guère duré et ne fut pas sans mélange. St Louis et Frédéric II Hohenstaufen, sont contemporains. La civilisation de l’amour serait suivie dans cette perspective, par la grande apostasie, la venue de l’Antéchrist, correspondant à la Passion et à la mort de Jésus. L’Eglise visible, serait comme morte et le drame de l’Eglise russe sous le communisme donne une idée de cette épreuve, avec la trahison des chefs (Sergisme) l’extermination des paroisses, le grand nombre de martyrs. L’apostasie pourrait être aussi « silencieuse » comme de nos jours dans certaines parties du monde chrétien. La Résurrection du Christ aurait pour correspondance la Parousie (Parousia=présence), le retour du Christ annoncé par l’Evangile à la fin des temps. Un autre parallélisme complète le premier, il s’agit du déroulement de l’eucharistie aussi bien dans le rite latin que dans le rite byzantin et l’histoire de l’Eglise.

Le rituel de préparation des dons (pain et vin) dans la liturgie de St Jean Chrysostome, n’a pas son correspondant dans le rite latin et c’est avec le Kyrie latin et la grande litanie byzantine que l’on peut suggérer une correspondance avec la vie du Christ, persécuté par Hérode, dès sa naissance et les premiers siècles de persécution dans l’Empire romain. Le Gloria latin et les Béatitudes dans la liturgie byzantine, peuvent être mis en rapport avec le gloria des anges au moment de la naissance de Jésus. La liturgie de la parole, dans les deux rites peut être mise en parallèle avec la prédication de Jésus qui inaugure sa vie publique. Dans l’histoire de l’Eglise c’est l’annonce de la bonne nouvelle dans l’Empire romaine la diffusion du christianisme en Europe dont les deux chrétientés, orientale et occidentale deviennent des pôles d’évangélisation. L’hosanna dans les deux rites évoque l’entrée à Jérusalem que l’on peut associer à la civilisation de l’amour. La  consécration, dans les deux rites, correspond à la passion, au sacrifice ducalvaire que l’eucharistie rend présent à chaque messe, miracle dans le miracle,puisqu’il n’y a qu’une seule messe rendue présente par la liturgie eucharistique.Pour l’histoire de l’Eglise, la passion correspondrait à la grande épreuve, àl’apostasie dont parle St Paul. L’Antichrist, dont Judas est la premièremanifestation, serait l’impie par excellence au moment du grand combat quel’Eglise devra livrer à l’esprit du monde.Le Pater serait la prière de Jésus sur la croix et celle de l’Eglise que la majoritédes fidèles a quittée.La Résurrectionet son correspondant la Parousieauraient pour parallèle dansles liturgies eucharistiques, la communion des fidèles, une ‘présence’ parexcellence au cœur de chacun tandis que la bénédiction finale correspondrait audernier jugement et à la fin de l’histoire terrestre de l’Eglise.

Cette théologie d e l’histoire de l’Eglise se référant à la vie du Christ et au Déroulement de la liturgie eucharistique vise à préparer les esprits à une réflexion sur l’eschatologie et aussi à donner à la civilisation de l’amour une place dans le déroulement de l’économie du salut. Aucun calendrier n’est proposé, car, selon l’Ecriture, mille ans sont comme un jour et un jour comme mille ans. Il n’en reste pas moins que si nous ignorons le temps d’accomplissement du plan de Dieu, nous croyons qu’il se réalisera et notre ignorance elle-même ne nous autorise pas à nier que ce temps soit proche ou lointain .L’accélération de l’histoire que nous constatons, peut suggérer une Représentation asymptotique de l’histoire de l’Eglise qui est d’abord lente dans son développement, puis plus rapide et enfin connaît une prodigieuse précipitation des évènements dans un délai relativement court. Ce n’est qu’une hypothèse et les chrétiens, on le sait, ne cessent de crier Marana Tha, Viens Seigneur Jésus! espérant hâter le retour du Seigneur. Mais comme l’a fait remarquer Gilson, hier on attendait la fin des temps avec impatience, aujourd’hui on n’y pense plus guère, mais ce qui est sûr c’est le retour du Christ dans la gloire.

Quelles conclusions tirer de cette théologie de l’histoire? L’enseignement social chrétien qui est une orientation idéale et non pas un programme ou une troisième voie entre deux extrêmes, a une dimension eschatologique qui lui est essentielle. En l’oubliant on le stérilise. Trois cités sont en présence, Jérusalem, Babylone et la cité humaine, enjeu que se disputent les deux autres cités. Et la cité humaine faite pour s’unir génération après génération à la Jérusalem céleste, est donc en marche. Elle est tentée par Babylone et ses séductions matérielles et idéologiques et c’est à travers les cœurs de ses membres que le grand dessein de la Rédemption se réalise. Etre du monde sans lui appartenir c’est le combat spirituel qui va ranger chacun dans un camp ou dans l’autre. Ceci requiert une connaissance précise des finalités et des forces pour s’y conformer.

La connaissance est proposée, en particulier, par l’enseignement social ou mieux par l’anthropologie d’inspiration chrétienne. Les forces sont données par les sacrements et la prière est le milieu vital de cette mystérieuse aventure où la naissance jette chacun de nous.

Aujourd’hui, je me bornerai à évoquer cette connaissance dont il convient de se munir.

 

 

KIEV
Université MOHILA
Chemins de l’amitié pour une civilisation de l’amour
8-9 novembre 2011

 

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