КЛБІ 2015

Un des plus beaux textes sur la fête que je connaisse se trouve dans les prières du temps pascal. Pour la première fois, je l’ai entendu dans la cathédrale de Novi Sad. Dans les années 1990, si difficiles pour la Serbie, l’évêque Irénée m’avait invité pour les fêtes de Pâques. J’étais loin de pouvoir comprendre tout ce qui se chante dans les liturgies pascales. Je suis d’autant plus reconnaissant à Monseigneur Irénée d’avoir attiré mon attention sur ces paroles: « Voici le jour de la résurrection : laissons-nous nous illuminer par la fête. Embrassons-nous les uns les autres. Appelons frères même ceux qui nous haïssent. Pardonnons tout par la résurrection, et chantons : Le Christ est ressuscité des morts, par la mort il a anéanti la mort, et à ceux qui sont dans les tombeaux, il a donné la vie. »
« Pardonnons tout par la résurrection »: je n’ai plus jamais oublié ces mots. Alors, quand j’ai reçu l’invitation de présenter une contribution aux Uspienkie tchtenia consacrés à la fête, l’idée m’est venue presque sans réfléchir : « La fête, la joie de la fête, comme source de pardon ».
         L’inverse, le pardon comme source de joie, cela m’était familier. Le pardon procure la joie, j’en ai fait l’expérience, et cela se trouve souvent dans la Bible. Le pardon est source de joie dans la parabole du fils prodigue. Dans le psaume 51 (50), c’est le pardon de Dieu qui renouvelle la joie du salut. Le pardon dont Joseph assure ses frères rend le bonheur à toute sa famille réunie et réconciliée.
Ce qui était nouveau pour moi, c’est que la fête n’est pas seulement un résultat, mais aussi une source du pardon. « Laissons-nous nous illuminer par la fête » : la joie de la fête éclaire les cœurs, elle les élargit, elle nous rend capables d’ « appeler frères même ceux qui nous haïssent ». Et la fête des fêtes, c’est la résurrection du Christ: « Pardonnons tout par la résurrection ».
La joie comme source du pardon : peut-être était-ce si nouveau pour moi parce que j’ai grandi dans la tradition chrétienne occidentale. Depuis mon enfance, le pardon a une connotation grave. La source du pardon, c’est le Christ qui est mort pour nos péchés. Jésus pardonne sur la croix. Alors pour nous, pardonner n’est-ce pas rejoindre le Christ crucifié? N’est-ce pas dans la communion à ses souffrances que nous trouvons la force pour demander pardon et pardonner quoiqu’il en coûte?
C’est d’abord la prière pascale qui m’a révélé la joie comme source de pardon. Ensuite j’ai retrouvé et reconnu cette réalité dans mes lectures de la Bible. « Illuminé par la fête », j’ai commencé à voir ce que, auparavant, je n’avais pas remarqué. J’aimerais partager avec vous quatre passages bibliques où la joie de la fête me semble être source de pardon.
 
1. « Si le Christ n’est pas ressuscité, vous êtes encore dans vos péchés »
L’apôtre Paul a écrit aux chrétiens de Corinthe : « Je n’ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié » (1 Corinthiens 2, 2). Pour lui, il n’y a pas de doute: « le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures » (1 Corinthiens 15, 3). Ces versets ne sont pas isolés. Il serait facile de multiplier les exemples où la Croix du Christ est à l’origine du pardon des péchés.
Or cette même première épître aux Corinthiens culmine dans le chapitre 15, consacré à la résurrection. Là l’apôtre écrit: « Si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est votre foi ; vous êtes encore dans vos péchés » (1 Corinthiens 15,17). Il est donc évident que, tout en insistant sur la Croix, l’apôtre Paul voit le Christ à tout moment dans la lumière de sa résurrection. Oui, il est mort pour nos péchés, mais c’est sa résurrection qui nous a ouvert la source de son pardon.
Si le Christ n’était pas ressuscité, le péché meurtrier aurait eu le dernier mot. Mais c’est Dieu qui a eu le dernier mot. En ressuscitant Jésus d’entre les morts, Dieu a défait le pouvoir du péché et de la mort. C’est pourquoi, toujours dans ce chapitre 15 de la première épître aux Corinthiens, l’apôtre Paul entonne ce chant de triomphe et de fête: « Où est-elle, ô mort, ta victoire ? Où est-il, ô mort, ton aiguillon ? » (v. 55).
Dans le verset suivant, Paul dit que l’aiguillon redoutable de la mort c’est le péché. Mais par la résurrection du Christ, il est privé de son pouvoir de nuire. En ressuscitant le Christ, Dieu a vaincu le péché, brisé son aiguillon, annulé ses effets meurtriers: le péché des hommes a tué le Christ, la justice de Dieu l’a ressuscité.
Ainsi, la résurrection nous ouvre la source du pardon. Pourquoi nous attarderions-nous encore sur les péchés, sur nos propres fautes ou sur celles des autres, quand nous célébrons la résurrection du Christ qui a anéanti le péché et la mort?
 
2. « J’annoncerai ton nom à mes frères, je te chanterai au milieu de l’assemblée »
Selon le témoignage des évangiles de Matthieu et Marc, Jésus a prié sur la croix le début du Psaume 22 (21): « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » Selon le témoignage plus mystérieux de l’épître aux Hébreux, le Christ ressuscité prie aussi la suite du psaume : « Il ne rougit pas de les nommer frères, quand il dit : J’annoncerai ton nom à mes frères, je te chanterai au milieu de l’assemblée » (Hébreux 2,11-12).
La première partie du psaume 22 (21) est la plainte d’un homme abandonné, raillé et persécuté. Tous de ceux qui l’entourent lui apparaissent sous les traits de bêtes menaçantes: taureaux, lions et chiens. Dans son angoisse, il crie : « Sauve-moi! » Et soudain, il peut dire à Dieu: « tu me réponds » (il me semble que c’est ainsi qu’il faut traduire le dernier mot du verset 22: anîtánî).
Quand Dieu écoute et répond, la plainte est changée en louange. « J’annoncerai ton nom à mes frères, je te chanterai au milieu de l’assemblée » (Psaume 22 [21], 23). Parmi ceux que le psalmiste appelle ses frères, il y a aussi ceux qui auparavant l’avaient abandonné et raillé. Qu’est-ce qui permet d’affirmer cela? Le psalmiste dit: « De toi vient ma louange dans la grande assemblée » (v. 26). Dans cette grande assemblée du peuple de Dieu, se trouvent sans doute aussi ceux qui ne sont pas venus à son secours, qui ont peut-être même participé à sa persécution. Mais dans la joie du salut, il ne pose aucune limite à son invitation à louer et célébrer – « les pauvres mangeront et seront rassasiés » (verset 27). Il convoque à la fête « tous les lointains de la terre » et « toutes les familles des nations » (verset 28).
L’épître aux Hébreux nous invite à entendre le Fils de David, Jésus le Christ, chanter ce psaume. Quand le Ressuscité dit: « J’annoncerai ton nom à mes frères », il est certain qu’il appelle « frères » même ceux qui l’avaient abandonné ou renié. Dans la grande joie de sa résurrection, il n’en veut à personne. Comme dit l’épître aux Hébreux: « Il ne rougit pas de les nommer – de nous nommer – frères ». Il aurait bien des raisons de faire des récriminations à ses disciples infidèles, de dire à son tour: « Je ne vous connais pas ». Mais voilà qu’il les appelle ses frères.
Un détail du récit de la résurrection en Matthieu le confirme. Alors que l’ange dit aux femmes myrophores: « Vite allez dire à ses disciples etc. » (Matthieu 28, 7), Jésus ressuscité leur dit: « Allez annoncer à mes frères etc. » (v. 10). En les appelant ses frères, il les assure déjà de son pardon. Il « pardonne tout par la résurrection ».
Vivant pour toujours dans la joie de Dieu, le Christ n’en veut pas non plus aux autorités qui l’ont condamné. Il ne se manifeste ni aux grands-prêtres ni à Pilate pour les mettre dans leur tort. La résurrection n’est pas une vengeance.
Mais il y a plus. Depuis Pentecôte, les apôtres et tous les témoins du Christ a leur suite, relayent jusqu’aux extrémités de la terre l’invitation du Christ à partager sa joie. Le jour de Pentecôte, l’apôtre Pierre dit crûment : « Vous avez crucifié Jésus ». Mais quand ceux qui écoutent ses paroles « eurent le cœur transpercé » et se demandent de quel jugement ils seront frappés pour leur fautes, Pierre les assure, inspiré et autorisé par l’Esprit Saint, du pardon de Dieu et de l’invitation du Christ ressuscité à venir partager sa joie (Actes 2, 36-39).
Dans son homélie de Pentecôte, l’apôtre Pierre a mis sur les lèvres de Jésus ressuscité les paroles du Psaume 16 (15) : « mon cœur s’est réjoui et ma langue a jubilé » (Actes 2, 26 et Psaume 16, 9). Par l’Esprit Saint, le Christ vivant est présent au milieu de l’assemblée, de l’Église, de l’humanité comme celui qui jubile et chante. Sa joie déborde en pardon offert. N’est-ce pas en le rejoignant dans sa joie et son chant que nous aussi, nous devenons capables d’ « appeler frères même ceux qui nous haïssent »?
 
3. « Réjouissez-vous, que votre bonté soit évidente aux yeux de tous »
Le passage est bien connu où l’apôtre Paul appelle les chrétiens de Philippes à la joie. « Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur, je le dis encore, réjouissez-vous » (Philippiens 4, 4). Le Seigneur est le Christ ressuscité, et Paul invite les croyants à partager sa joie.
Dans les versets qui précèdent, il est question d’une tension, ou même d’un conflit, entre deux collaboratrices de Paul, Évodie et Syntychè, qui lui sont chères. Il demande à un ami de les aider à retrouver la concorde. Et il enchaîne sur l’invitation à la joie, comme si le vrai remède à leur problème, c’était la joie du Christ ressuscité.
L’apôtre Paul ajoute à son l’invitation à la joie cet appel: « Que votre bonté soit évidente aux yeux de tous, le Seigneur est proche » (Philippiens 4, 5). La joie est source de bonté, d’indulgence, de pardon. La richesse de l’expression to epieikès, utilisée ici, n’est pas facile à rendre. L’epieíkeia est souvent opposée à l’akríbeia: un jugement indulgent et modéré, la bienveillance, la douceur, la bonté.
La tristesse et la frustration peuvent favoriser un regard dur et sévère sur les autres. A l’inverse, la joie profonde, celle qui laisse le Christ chanter et animer une fête en nos cœurs, nous rend capable de fermer les yeux sur tel tort qu’on nous a fait. Et la joie devient source de pardon.
 
4. « Il fallait bien festoyer et se réjouir, puisque ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie »
Dans la parabole, le fils prodigue retrouve la joie de la fête. L’apercevant de loin, son père accourt se jeter à son cou, l’embrasse tendrement et lui pardonne avant même que le fils n’ait le temps de demander pardon.
« Pris de pitié » (Luc 15, 20), le père pardonne. Il a de la peine, bien sûr. Mais n’est-ce pas son immense bonheur de retrouver son fils vivant qui fait que le pardon est si évident que le père ne s’en pose même pas la question? « Mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ! » (Luc 15, 23-24). Peine, tendresse et joie de la fête vont ensemble, elles s’enchaînent.
L’exemple du fils aîné qui montre combien le pardon peut être difficile, voire impossible, sans la joie de la fête. Il ne peut pas accepter l’injustice du pardon. (Vous vous rappelez peut-être comment Isaac le Syrien dit qu’il ne faut pas appeler Dieu « juste », car son pardon semble parfois injuste.) Tandis que le fils aîné a travaillé dur, son frère a dilapidé la moitié du patrimoine familial – et le voilà accueilli et fêté avec musique et danses !
Le père prie son fils aîné d’entrer dans la salle de fête. Il plaide avec lui: « Il fallait bien festoyer et se réjouir, puisque ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie ». Ce qui contrarie le fils aîné, à savoir cette fête qu’il trouve déplacée, pourrait aussi devenir ce qui l’aiderait à pardonner. Je me demande si le père ne savait pas d’avance combien la réconciliation entre les deux frères serait difficile et qu’il estimait que seule la joie de la fête serait assez puissante pour la rendre possible. En mangeant et buvant, en chantant et dansant, le fils aîné perdrait ses défenses, il laisserait parler son cœur...
 
La joie comme ascèse
Ce dernier exemple montre à quel point la joie de la fête peut être exigeante, comme une ascèse, un dépassement. La joie qui est source de pardon n’est pas la joie facile, mais celle qui est oubli de soi, perte de soi, selon la parole de Jésus: « Qui veut sauver sa vie – son âme, son identité – la perdra, mais qui perdra sa vie – son âme, son identité – à cause de moi, celui-là la sauvera » (Luc 9,24).
Il me semble que c’est à juste titre que Nietzsche a critiqué le ressentiment cultivé dans de larges pans du christianisme historique. La joie qui libère l’âme du ressentiment, et qui peut donc devenir source de bonté, de bienveillance et même de pardon, est plus fidèle à l’enseignement de Jésus. Et elle est exigeante.
La joie comme ascèse se trouve aussi dans le Journal de l’âme du pape Jean XXIII. Il a noté au cours de sa retraite pour se préparer à l’ordination au diaconat (du 9 au 18 décembre 1903): « Je dois donc rester toujours et invariablement joyeux, sans jamais renoncer un instant à me mortifier. C’est l’amour-propre qui paralyse l’épanouissement de l’esprit et qui infuse la tristesse. »
« Rester toujours et invariablement joyeux » est tout sauf un chemin de facilité! Est-ce même possible? Peut-être pas à tout le monde. Mais cette résolution du futur Jean XXIII sonne comme une réponse à la critique nietzschéenne du ressentiment. C’est la joie qui rend l’esprit libre, libre aussi pour pardonner, alors que la tristesse va de pair avec l’amour-propre, le ressentiment et l’impossibilité de pardonner.
Il y a quelques années, un jeune Tchadien a passé un temps à Taizé comme volontaire. Il est orphelin de père dès l’âge de 7 ans, son père a été tué sous le régime de dictature. Il noté ses mots: « J’ai vécu avec mon oncle paternel, loin de ma maman. Depuis la mort de mon père, j’ai vécu des moments difficiles. Je voulais retrouver l’amour de mes parents qui m’a manqué dès mon enfance. J’ai alors cherché à exprimer la joie comme une force majeure dans la souffrance. J’ai essayé d’être toujours heureux et gentil avec les amis. Je me disais : "Je ne voudrais pas être seul, c’est la joie qui me crée de l’amitié et me donne de l’amour. Elle me donne également la force d’oublier le passé." J’ai découvert la valeur que la joie représente dans des situations de conflits. Elle nous corrige de nos erreurs et nous aide à oublier les actes irréfléchis du passé. »
 
La fête aux frais des victimes?
Il reste une hésitation. Chercher la source du pardon dans la fête, ne serait-ce pas manquer au sérieux et à la gravité du pardon? Dans la joie de la fête, les torts peuvent s’oublier. Mais n’y a-t-il pas un devoir de mémoire? Est-ce vraiment possible de « pardonner tout par la résurrection »?
Dans un fragment posthume, Nietzsche oppose Dionysos au Crucifié. « Dionysos contre le "Crucifié": la voici bien l’opposition. Ce n’est pas une différence quant au martyre – mais celui-ci a un sens différent. » Dionysos aussi souffre cruellement, mais cette souffrance est justifiée au nom de la joyeuse exubérance de la vie dont « le tourment, la destruction, la volonté d’anéantir » font nécessairement partie.
La fête de Pâques a certes quelque chose en commun avec l’exubérance de la vie telle que Nietzsche l’appelle de ses vœux. Mais la fête de Pâques n’éclipse pas la croix, elle l’éclaire d’une lumière nouvelle et inattendue. Célébrant à Pâques la Vie en plénitude, nous ne justifions pas la souffrance d’un innocent, la souffrance du Christ. Nous en faisons mémoire. Et nous reconnaissons dans le don qu’il fait de sa vie, dans l’amour dont il aime jusqu’au bout, l’annonce et le germe de la fête.
Ce dont Nietzsche ne veut pas, c’est l’insistance sur l’innocence de celui qui souffre. Il écrit: « La souffrance, le crucifié en tant qu’il est l’"innocent" servent d'argument contre cette vie, de formule de sa condamnation. » Nietzsche veut la fête de la vie sans la Croix, car la souffrance injuste de Jésus pose immanquablement, et jusqu’à la fin des temps, la question du pourquoi de la souffrance des innocents.
Le Christ n’est pas venu abolir la fête humaine. Mais ce que la fête païenne exclut – la mémoire des victimes innocentes, la compassion même pour les ennemis – la fête chrétienne de la résurrection l’inclut: « appelons frères même ceux qui nous haïssent ».
N’importe quelle fête peut faire oublier le mal, au moins pour un moment. Mais ce n’est que la joie qui ne nie pas la tristesse mais qui en sort, la tristesse changée en joie, qui peut vraiment être source de pardon. Jésus dit de la joie de la résurrection: « Votre tristesse se changera en joie [...] Maintenant vous voilà tristes ; mais je vous verrai de nouveau et votre cœur sera dans la joie, et votre joie, nul ne vous l’enlèvera » (Jean 16, 22). C’est de cette joie que le père Alexandre Schmemann a noté dans son journal: « Le christianisme est entré dans le monde comme étant la joie: non seulement joie du salut, mais salut en tant que joie [...] Dieu a sauvé le monde par la joie ».
 
The paper was delivered at the “Assumption Readings” International Theological Conference in September in 2010 in Kyiv
 

 

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