КЛБІ 2015

Si la fête disparaissait parmi les hommes... 

Si nous allions, un beau matin, nous réveiller dans une société bien organisée, fonctionnelle, rassasiée mais vidée de la spontanéité...
Si la prière des chrétiens devenait un discours tout cérébral, sécularisé au point d'évacuer le sens du mystère, de la poésie, sans laisser de place à la prière du corps, à l'intuition, à l'affectivité...
 
Si la conscience oppressée des chrétiens refusait un bonheur offert par Celui qui, sur le Mont des Béatitudes, sept fois déclare « heureux » ...
 
Si ceux de 1'hémisphère nord, essoufflés d'activités, perdaient la source où puiser l'esprit de fête : une fête encore vivante au tréfonds de l'homme des continents du sud...
*
Si la fête s'effaçait du corps du Christ, l'Église, y aurait-il encore sur la terre un lieu de communion pour toute l'humanité ?
 
Cette soif de communion, toujours la même pour chaque génération, je la pressens, intense jusqu'à l'angoisse, chez des jeunes ici sur la colline :
 
Communion avec l’homme dans ses luttes et ses aspirations, en ces années où nous assistons à une crise de confiance en l'homme.
 
Communion avec le Christ. Pour tant de jeunes, se tenir devant Dieu est une réalité forte, qu'ils soient capables ou non d'un dialogue dans ce face à face.
 
*
Si la fête en moi s'effaçait, aurais-je encore la force de chercher toujours et à nouveau une communion avec les générations nouvelles ?
 
Je le sais pour le vivre : le premier contact avec les jeunes est parfois rude. Ils ont d'abord une réserve à l'égard de ceux qui portent la charge de l'autorité. Leur première question est souvent abrupte. Ils veulent prendre la température de cet homme qui est là, avec ses années, son passé, son aube blanche et la croix du Christ sur son vêtement. Pas question de fuir, il importe d'écouter pour que se découvre la confiance. Tel regard surgit. Pour y répondre, au plus intime de moi-même, je cherche un mot, une image. Le plus surpris et le plus interpellé aussi, c'est peut-être encore moi qui prononce cette parole.
 
Dimanche après dimanche, après la liturgie eucharistique, je tente de répondre aux questions préparées la veille par des jeunes. Bien souvent je suis poussé à leur dire : je ne peux vous donner qu'une amorce de réponse, un peu comme un dialogue intérieur que je poursuis à haute voix en votre présence. A vous de le continuer en vous-mêmes.
 
Comment se faire comprendre face à une telle diversité de mentalités, d'origines nationales? Certains jours, je ne sais trop où poser le pied : il en est qui sont venus tenter à Taizé une dernière expérience d'Eglise. Mes paroles vont- elles les rejeter définitivement et sans espoir? Mais si la fête s'éteignait...
 

Dialogue
 
LA FÊTE DANS LA LUTTE

Frère Roger, quand vous parlez de fête,pouvez-vous préciser davantage de quoi il s'agit ? Pour nous, à première vue, la fête c'est d'être dégagés de toute contrainte, c'est la liberté, la spontanéité. Or, à longueur de journée, on nous impose des limites.

Que la spontanéité et la liberté soient liées à la fête, oui.
 
La fête, c'est comme un petit champ que l'on cultive en soi-même, un petit terrain de sport où s'exercent liberté et spontanéité. Il est vrai que ce champ a une limite : je ne peux pas violenter la conscience de l'autre et le rendre captif de moi-même. La fête chante en l'homme à partir de ce petit coin de spontanéité, aussi longtemps qu'il ne viole pas la liberté de l'autre et qu'il consent à sa créativité.
 
En tout homme se trouve une part de solitude qu'aucune intimité humaine ne peut remplir : c'est là que Dieu nous rencontre. Et c'est là, dans cette profondeur, que se situe la fête intime du Christ ressuscité.
 
Désormais, au creux de notre personne, nous découvrons le Christ ressuscité, il est notre fête.
 
Mais comment peut-on vivre et parler de fête quand on sait tout ce qui empêche le monde d'être en fête, les guerres, les souffrances, l'injustice sous toutes ses formes ?
 
Savoir les drames présents, des guerres, des minorités raciales malmenées, est intolérable. Un homme qui avance en âge est peut-être plus touché encore par de tels événements, quand une longue vie chrétienne l'a sensibilisé. L'intolérable, c'est la détresse de l'homme, cet homme qui pour nous est sacré. Comment rester les bras ballants face à l'homme victime de l'homme ?
 
Mais, dans notre soif de participer à une justice plus grande, irions-nous jusqu'à renoncer à la fête intime offerte à tout chrétien ? Il ne nous resterait plus alors qu'à ployer sous le fardeau de notre désespoir et à proposer à l'humanité entière notre tristesse.
 
Vivre la fête empêcherait-il d'entrer dans le combat et la lutte pour la justice ? Au contraire. La fête n'est en rien une euphorie passagère. Elle est animée par le Christ en des hommes et des femmes pleinement lucides sur la situation du monde et capables d'assumer les événements les plus graves. Mais ces hommes et ces femmes savent qu'ils sont eux aussi habités par le besoin de puissance et d'oppression qui est à l'origine de la guerre et de l'injustice. Ils savent que le combat commence d'abord en eux-mêmes, afin de ne pas être, à leur insu, parmi les oppresseurs.
 
Alors la lutte elle-même devient fête : fête du combat pour que le Christ soit notre premier amour ; et fête de la lutte pour l'homme écrasé.
 
La fête est liée à la préparation du concile des jeunes[*]. Pouvez-vous nous dire quels sont les éléments qui vous ont amené à annoncer, à Pâques 1970, ce concile des jeunes ?
 
L'idée d'un concile des jeunes est venue à partir d'un échec : l'impasse où se trouve la vocation œcuménique, face au rejet brutal de l'Église opéré par beaucoup. L'échec lui-même peut devenir le moteur pour franchir un obstacle.
 
Après des années d'un bon travail œcuménique, qui a eu ses résultats, n'arrivons-nous pas à un blocage ?
 
Depuis longtemps, j'entends des jeunes me dire que, au nom de l'œcuménisme, les confessions chrétiennes se sont installées dans un processus de parallélisme. De l'indifférence entre chrétiens séparés, nous avons passé à des relations meilleures mais elles n'aboutissent pas à une unité concrète dans le corps de Jésus-Christ. Les confessions chrétiennes poursuivent des existences parallèles et, dès lors, n'ont pas à se poser la question vitale de rendre visible l'unité. Sans unité pas d'accueil offert.
 
Dans cette situation, je me posais la question : que pouvons-nous ? L'œcuménisme a atteint un plafond. Qui fera la trouée ?
 
En février 1969, pour la première fois, l'idée à commencé à germer. Pendant les vacances universitaires du mardi gras, alors que nous ne nous y attendions pas du tout, les jeunes venus à Taizé représentaient quarante-deux nations. Je me disais en moi-même : ne vivons-nous pas ensemble comme un concile de jeunes inattendu ?
 
Ils me posaient ces jours-là des questions exigeantes, qui reviennent d'ailleurs constamment: « Que faire lorsque nous serons rentrés chez nous, dans nos diverses nations?» Et je me trouvais dans l'impossibilité de leur apporter une réponse concrète.
 
Bientôt j'en ai conclu : nous ne pouvons plus rester sans réponse. Si nous continuons à leur dire : rentrez chez vous et poursuivez là où vous êtes, cela devient un alibi. Sans le vouloir, par notre absence de réponse et notre refus d'accomplir un geste, nous en poussons beaucoup à l'agnosticisme.
 
Il était essentiel de trouver un moyen de tenir ensemble, provisoirement mais pour une certaine durée, et de nous interroger à travers le monde entier d'une même manière, sans pour autant créer un nouveau mouvement. En effet, Taizé n'a jamais créé de mouvement, de même qu'il n'y aura jamais de « théologie de Taizé», jamais de «spiritualité de Taizé». Taizé n'est que le nom d'une famille monastique.
 
Œcuménisme signifie « toute la terre habitée », tous les hommes sur la terre. Pas de recherche d'unité chrétienne sans une volonté d'aller partout et de se rejoindre les uns les autres. Puisque nous avions pu chercher ensemble, pendant quelques jours, avec des jeunes de quarante-deux nations, sans avoir rien préparé, nous pourrions aller loin avec des jeunes de tous les pays, en nous préparant et en prenant du temps.
 
Durant l'été 1969, j'ai plutôt rejeté l'idée d'un concile des jeunes, considérant qu'elle dépassait nos possibilités, pensant encore que nous n'aurions pas le courage d'un tel engagement. Nous cherchions dans une autre direction.
 
Tout au long de l'été, une jeune femme de Buenos-Aires, Margarita Moyano, animait les rencontres. Secrétaire générale des jeunesses catholiques latino-américaines, elle signifiait par sa présence une réciprocité entre Amérique latine et Europe. Elle nous sensibilisait à un appel souvent exprimé par de jeunes Latino-Américains : comment « rendre plus net le visage d'une Église authentiquement pauvre, missionnaire et pascale, détachée de toute puissance temporelle et audacieusement engagée dans la libération de tout l'homme et de tous les hommes » ? ( Conférence de Medellin, 1968) . Nous cherchions par quels moyens concrets répondre à cette question.
 
L'idée de faire un concile des jeunes est réapparue dans l'hiver puis a été éprouvée avec l'équipe intercontinentale réunie à Taizé quinze jours avant Pâques.
 
Il aura fallu plus d'une année, de février 1969 à Pâques 1970, pour qu'une idée, rejetée, puis reprise à nouveau, soit annoncée. Et le moteur de cette annonce, ce fut une impasse, celle où nous nous trouvions de plus en plus enfermés et d'où nous cherchions à sortir.
 
F. Roger. Ta fête soit sans fin. Less Presses de Taizé, 1971. – PP. 9-23.
 
 




[*] Le "concile des jeunes" dont parle frère Roger dans ce livre n'a duré que quelques années, de 1974 à 1979, puis il a été remplacé par un "pèlerinage de confiance sur la terre".

 

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